Les fidèles lecteurs de ces critiques peuvent en témoigner, j'ai toujours accordé une place importante au cinéma asiatique, qu'il provienne du Japon, de Chine, de Hong-Kong, de Taïwan, des Philippines, de Thaïlande, de Corée du Sud et même de Corée du Nord. Alors, la Palme d'Or pour un réalisateur thaïlandais, dont de surcroît j'ai réussi à apprendre le nom, voilà qui devait me ravir. N'ayant vu aucun de ses trois précédents films, je commandais en DVD "Tropical Malady" pour me faire patienter. Première douche froide : rarement je me suis autant ennuyé devant un film, particulièrement la deuxième partie où Keng part dans la jungle.
Mais bon, si Tim Burton, Benicio del Toro et Emmanuel Carrère se sont tant battus pour ce que Libération qualifie de "paradis de cinéma", il doit bien y avoir une raison, même si d'autres critiques avaient de quoi renforcer mon inquiétude : pour les Inrocks, il s'agit "d'un film pour tous ceux qui considèrent encore le cinéma et la création comme une aventure, un voyage sans GPS en terre inconnue", pour Libé, d"un "tissu serré de métaphores, exultés comme autant de râles poétiques" ou pour Télérama d'"un calme synonyme de disponibilité absolue, d'extralucidité ; un superpouvoir".
Préparé par la vision de "Tropical Malady", alerté par les dithyrambes de la critique, j'ai donc compté la durée du premier plan, un plan fixe sur un buffle attaché filmé entre chien et loup : 53 secondes. Nous voilà installés dans la "disponibilité absolue", celle des évocations vagabondes qui ont commencé à émerger, du style "Pourquoi le buffle se laisse reprendre aussi facilement alors qu'il avait mis l'énergie de la chèvre de Monsieur Seguin à se libérer ?" ou "Tiens ? On roule à gauche en Thaïlande ?" Il faut dire que la matière essentielle du film est composée de scènes anodines, souvent des discussions faites de dialogues du type "Nos tamariniers ne sont pas aussi beau que ceux de Penchaborn" ou "Regardez, une courge ! - Elle est énorme...".
Les Inrocks évoquent ces scènes pour souligner qu'elles sont suivis par de "furieux coups d'accélérateurs". Certes, il m'est arrivé deux ou trois fois de sortir de ma torpeur devant une rupture de rythme, mais à chaque fois pour bien peu de temps, tant la surprise annoncée est immédiatement désamorcée par son traitement banal, comme l'apparition à la "Blow-up"d'un singe bondissant sur une photographie ou le coït d'une princesse avec un poisson-chat.
Alors que "Tropical Malady" était divisé en deux parties très distinctes, "Oncle Boonmee" est constitué de six bobines de 20 minutes constituant chacune un segment narratif et présentant une esthétique propre. Ce choix d'une durée unique aurait pu représenter une contrainte créatrice ; il ne fait que renforcer l'impression de coq à l'âne déjà présente dans "Tropical Malady", où une scène sans grand intérêt se voit couper arbitrairement, et où ici on passe de l'irruption du fils réincarné en singe aux yeux rouges à la progression nocturne d'un palanquin dans la jungle.
Je me suis interrogé pendant tout le film sur les raisons qui faisaient que je restais à ce point extérieur à ce que Apichatpong Weerasethakul semblait vouloir dire. Etait-ce de mon fait, notamment à cause d'une ignorance des éléments de la culture bouddhiste et thaïlandaise ? Etait-ce le manifestation d'un manque d'ouverture et d'une prégnance du cartésianisme qui m'empêcherait à ce point de me sentir concerné ? Ou n'était-ce pas plutôt la conjonction d'un rythme délibérément alangui, d'une distance paresseuse avec les personnages et de l'aspect suranné d'effets Méliès cheap ?
Plus que le film lui-même, c'est l'engouement du jury de Cannes et d'une partie importante de la presse pour cet objet filmique d'un autre temps qui me laisse perplexe. Même si ça m'ennuie de partager à ce point l'avis du Figaro, force est de constater qu'après quatre années de Palmes d'Or assez enthousiasmante (particulièrement " Le Vent se lève", " Entre les Murs" et "Le Ruban Blanc"), le Festival de Cannes retombe dans ses vieux travers de couronner un film à la fois avant-gardiste et suranné condamné à une diffusion confidentielle.
Critiques Clunysiennes
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