Intriguant premier film de J.C. Chandor sur le krach boursier de 2008, sans que celui-ci ne soit jamais explicitement cité. Intriguant, parce qu'avec une telle fiction, qui décrit les manipulations orchestrées par les têtes pensantes d'une grande firme, qui écroulent le marché en vendant à tout va des titres dangereusement accumulés, on pouvait s'attendre à un traitement au pire bêtement moralisateur, au mieux satirique. Rien de tout ça pourtant, Margin Call cherchant plutôt son identité dans l'abolition pure et simple de celle de ses personnages, figures étonnamment contenues, qui intériorisent tout et ne manifestent que très peu, même lorsqu'elles font face à un licenciement et des remords qu'on devine bien lourds. La photo très sobre, dans le même ton, déshumanise assez le décor de ce drame qui joue très bien de cette impression d'anesthésie partielle. Le coupable, en fait, s'avérerait sans doute plutôt un système capitaliste auquel personne ne comprend grand chose et dont tous subissent plus ou moins l'implacable loi. Un monde sobrement (là encore) symbolisé par le gratte-ciel dans lequel se trouvent reclus traders et autres courtiers, tour d'ivoire et prison, qui semble parfois regarder ce qui l'entoure dans des plans immobiles étirés en time-lapses et filmés en fisheye. Cette tour et ce monde semble avoir une vie propre, mais pas d'âme pour autant. Cette sorte de recul des personnages par rapport à leur environnement conduit à une vision tout sauf nette, et donc parfois un peu gênante, qui ne condamne pas tout à fait, ne se fascine pratiquement pas et ne se moque pas du tout. Impossible de réellement me faire un avis sur les vues de Chandor, mais qu'importe, celui-ci détourne l'attention en brandissant un casting brillant, excellemment dirigé. Pas une fausse note, et un récit très amorphe (plutôt en accord avec l'ambiance de fond, me direz-vous) mais très didactique sans s'alourdir pour autant. Franchement, un film assez intense qui évite les pièges de la caricature. Sur ce sujet casse-gueule, je me demande vraiment quel angle d'attaque serait plus judicieux. Tout juste quelques maladresses de cadrage pour un premier film plutôt intéressant.