La réalisatrice de Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov a effectué une tournée pendant plusieurs années avec le cirque de rock français nommé Archaos. Elle y a participé en tant qu'artiste vidéo et lumière. Elle a entre temps poursuivi des études à l'école de cinéma de Zurich en section réalisation. En 1999, elle obtient son diplôme. Vivant entre Zurich et la France, Dominique Margot travaille pour des chaînes de télévision telles que Arte, Artefilm, la BBC, Channel 4...
Il s'agit du titre de l'un des premiers documentaires de Dominique Margot, tourné en 1999 et ayant obtenu de nombreux prix (notamment à Munich, au Festival de Bilbao, à celui d'Amsterdam, et à Paris-La-Villette...).
Fascinée par ces hommes du désert, Dominique Margot voulait depuis longtemps leur consacrer un film: "L'art de survivre avec rien dans le désert et d'être leur propre ombre, c'est ce qui a formé les habitants du Sahara, les Touaregs, pendant des siècles. Les hommes bleus représentent encore aujourd'hui la liberté, la fierté et le nomadisme dans l'imagination occidentale et cela bien qu'au cours des cent dernières années les Touaregs aient été fortement affaiblis par le colonialisme, les exclusions, les insurrections et les famines et se soient presque perdus en tant que peuple dans le grand écart entre tradition et modernité."
"Les Touaregs ont vécu sans frontières pendant des siècles", explique Dominique Margot. "Ils ne pouvaient surmonter l'aridité et les périodes de sécheresse qu'en étant capables de parcourir de longues distances. Depuis les indépendances africaines, on a divisé le Sahara. Cependant, les Touaregs n'ont que faire de cette division. Leur territoire est situé entre le Mali, le Niger, l'Algérie, la Libye et le Burkina Faso. Leurs familles vivent réparties au-delà des frontières. Elles se déplacent toutes constamment. Que ce soit en chameau, à l'aide de véhicules ou par avion."
Dominique Margot affirme qu'elle a tourné Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov car un film devait s'imposer sur ce sujet-là: "Un film sur les nomades d'aujourd'hui, sur le Sahara actuel, un film sur les tentatives d'instaurer la paix par l'intermédiaire de la culture, mais aussi un film sur les grands intérêts qui lui font obstacle. De grandes parties du Sahara sont aujourd'hui des zones d'exploitation minière pour l'uranium ou le pétrole. Les intérêts locaux et globaux s'affrontent. Partout où les gisements de matières premières chamboulent les vieux équilibres, il y a des émeutes, des guerres, des enfants affamés et des personnes en fuite."
De jeunes Touaregs partent en Libye dans les années 80 pour y suivre une formation militaire. Ils y découvrent l'existence des guitares électriques. Tout en apprenant à manipuler les armes, ils s'exercent à cet instrument de musique et créent un nouveau style musical: la musique des "Ishumar". Après des années de violence, la paix est célébrée à Tombouctou en 1996. Les rebelles rendent les armes. La musique est alors le symbole de la réconciliation et de la reconstruction. Les guitares ont depuis remplacé les kalashnikovs, d'où l'expression "entre guitare et kalashnikov" qui figure dans le titre du film.
Quant à la signification du terme "Toumast", contenu dans le titre du film, il faut la chercher dans la langue des Touaregs, le tamasheq. ""Toumast" signifie "identité"", précise Dominique Margot. "Qu'est-ce qu'être Touareg aujourd'hui? Comment ce peuple du Sahara central, réparti entre cinq États qu'ils n'ont pas choisi (Mali, Niger, Algérie, Libye, Burkina-Faso), parvient-il à exister et à faire entendre sa voix? L'identité n'est pas une donnée objective et statique, elle se construit et évolue toujours dans un rapport à l'Autre. Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov nous invite à cette réflexion sensitive."
Au sujet de la culture actuelle des Touaregs, Dominique Margot ne peut s'empêcher de constater "les contrastes entre le mode de vie archaïque qu'on rencontre dans un campement et le mode de vie occidental qui fait aussi son entrée dans le désert". "Les nomades sont flexibles, quant aux différents époques et modes de vie. Ils sont capables de s'adapter tout en conservant quand même leurs structures et hiérarchies et en cherchant à préserver leur identité, leur 'Toumast'", explique-t-il.
Dominique Margot a commencé par rencontrer des musiciens touaregs pour le tournage de son film. Elle raconte les mésaventures qu'elle a vécu dans le désert, notamment lorsque surviennent de violents affrontements: "Une nouvelle rébellion éclate. De nombreux habitants se sont enfuis de la ville pour se réfugier dans les "campements" environnants, des tentes de bergers avec quelques moutons, chèvres et chameaux. La base des rebelles se trouve quelque part dans les montages. On ne rencontre personne sur le chemin, pas de berger, pas de camionnette. Ici, le désert est difficilement praticable, il ressemble à un immense versant rempli d'éboulis. Tout est enveloppé d'une poussière rougeâtre gonflée par un vent violent. Autour du campement, on aperçoit des points d'impact de grenades. La nuit s'abat, le vent est glacial. Les rebelles m'expliquent que les accords de paix de 1996 n'ont pas été respectés, que la situation de la population ne s'est en rien améliorée en dix ans. Le Nord du Mali, tout comme celui du Niger, font toujours partie des régions les plus pauvres du monde."
Dominique Margot donne son sentiment sur la civilisation saharienne: "Tout est différent, l'histoire, la culture, la pensée. Plus je pénètre dans le Sahara, plus je comprends que je ne comprends rien... Ce qui m'étonne, c'est le pragmatisme de la population envers cette nouvelle rébellion. Une proximité semble émaner de tout cela, ils se connaissent tous. Personne ne critique le fait que les jeunes hommes se soient à nouveau emparés des armes. Personne ne manifeste de la peur. Malgré la situation tendue, des rassemblements musicaux ont lieu le soir, quelquefois de jeunes rebelles se mêlent aux musiciens."
Lors de sa première rencontre avec Moussa Ag Keyna, Dominique Margot a tout de suite compris qu'il s'agissait du guide idéal autour de qui elle allait faire le film: "Sa musique est une continuation de la musique ishumar issue des années 90 et est marquée tant par des influences occidentales que par la transe de la musique touarègue traditionnelle. Avec lui, qui était rebelle corps et âme avant qu'une blessure par balle ne le contraigne à s'exiler à Paris, un pont est jeté entre ici et là-bas. Sa musique rassemble. Moussa est né dans le no man's land entre le Mali et le Niger. Nomade typique, il n'appartient ni à l'un ni à l'autre des deux pays, ou aux deux en même temps. Moussa a quinze ans lorsqu'il quitte sa famille et part pour la Libye. Il se produit aujourd'hui sur les grandes scènes d'Europe. Du jeune berger formé comme rebelle, il est aujourd'hui devenu un musicien important. De l'analphabète qui ne connaissait rien d'autre que le désert, il est aujourd'hui devenu quelqu'un qui possède d'autres moyens que les armes pour se battre et qui, grâce à sa musique, peut atteindre davantage de personnes."
Dominique Margot a souhaité filmer un jeune rebelle touareg pour le confronter à Moussa. Elle a jeté son dévolu sur Kamil Khamed. Explications de la cinéaste: "Kamil a fait des études. Avant de se rallier à la nouvelle rébellion au Niger, il tenait deux cafés Internet dans la capitale. Kamil est très cultivé et il cite souvent Jean Ziegler au cours de la conversation. Ses motivations pour rejoindre la rébellion se basent sur des réflexions intellectuelles. Ce qui m'interpelle, c'est la façon dont tout semble se répéter. A l'époque, la rébellion c'était une question d'identité, les jeunes luttaient pour le droit des Touaregs à exister. Dans la rébellion actuelle, il y va des richesses minières, de participations concrètes pour les Touaregs."
Au cours de l'interview avec le chef des rebelles, Dominique Margot aborde la question d'éventuels liens avec la cellule maghrébine d'Al-Qaida. Le leader lui affirme alors que les terroristes sont "les ennemis de toute l'humanité restante".
Le tournage de Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov (Toumast) s'est en partie effectué en Europe, alors que Moussa et Aminatou Goumar, sa compagne et musicienne au sein du groupe, travaillent à un nouvel album tout en donnant des concerts devant de nombreux spectateurs. La réalisatrice dira que "leurs pensées sont quand même avant tout destinées au désert, aux rebelles, à leurs familles".
Dominique Margot a tenu à observer et filmer les femmes dans la civilisation touarègue: "La façon dont les femmes gèrent cela m'intéresse, car elles aussi sont parvenues à une nouvelle perception d'elles-mêmes lors de la rébellion alors que la plupart d'entre elles vivaient dans les camps de réfugiés. Depuis, elles s'investissent plus fortement et plus activement dans la vie du peuple. Elles aspirent à une indépendance matérielle et des groupes de musique de sont aussi créés parmi elles. Lorsque je fais la rencontre du groupe de musique "Tilwat", il est pour moi évident qu'il aura sa place dans le film. "Tilwat" a été créé par des veuves et mères élevant seules leurs enfants. Elles chantent pour la paix, pour l'émancipation des femmes; elles informent des maladies comme le SIDA ou le paludisme. Elles mêlent des instruments traditionnels tels que le violon (imzad) et le tendé (tambour) avec des takumbas, des chants et guitares. Elles font un travail de sensibilisation auprès de la population civile et occupent en attendant une solide place parmi les groupes de musique locaux."
Consciente de leur disparition progressive, Dominique Margot rappelle le contexte politico-historique dans lequel se trouvent aujourd'hui les populations du Sahara: "Depuis la fin du XIXème siècle, l'histoire des Touaregs est tissée de plusieurs situations de crise et de souffrance. L'implantation de l'Etat Moderne et centralisé a purement et simplement retiré à ce peuple les rênes de son destin. Au moment où les forces coloniales françaises entament la conquête du Sahara Central et des régions limitrophes au sud, les Touaregs y exercent une prééminence guerrière et politique. De ce fait, ils opposent une résistance farouche à ce nouveau pouvoir extérieur ".
Dominique Margot récapitule ses intentions quant à la réalisation de Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov et les objectifs visés: "Pour ce film, j'ai décidé de mettre l'accent sur le combat de chacun et sur ce que cela a pour conséquences dans la vie de chaque protagoniste. Quel est leur bilan aujourd'hui? Quelles conséquences tire chacun de la situation complexe et avec quels moyens vont-ils lutter pour leurs droits à l'avenir? La culture par opposition aux armes? Qu'est-ce qui a le plus de portée? Je souhaite que le film transmette une vision libre de tout cliché dans les nombreux mondes de ces nomades modernes."
Toumast - Entre Guitare et Kalashnikov (Toumast) a été nommé pour le "Cinema for Peace Award for the most valuable documentary" à Berlin en 2010 et a gagné le Prix du Public au Festival International du Film Francophone en Allemagne.