Après un retour discret mais efficace en 2006 avec Bug, William Friedkin revient par la grande porte. Tenant à démontrer le retour de sa flamme et de sa décharge il adapte à nouveau une pièce de Tracy Letts (Prix Pulitzer en 2008 pour August :Osage County) avec la plus « classe » des transgressions, il éblouit également dans la manière. Killer Joe, une délicieuse détonnation.
Grâce à une histoire qui flirt doucement avec les intrigues et ambiances des films de John Dahl dans les années 90 (Red Rock West, Kill me again), un ton au-dessus, Friedkin construit une mécanique précise lui procurant la liberté totale qu’il retrouve après quelques années. Passé les 70 ans, le réalisateur retrouve la fougue de sa jeunesse (French Connection, To live and die in L.A). Ce cinéaste culte, avec l’aide de producteurs avisés, réalise enfin le film coup de poing qu’on attendait depuis longtemps. Immoral et carnassier.
Si l’intrigue aspire à des facilités dans sa construction, énième histoire de tueur à gages, elle n’en dénote pas moins l’intention du réalisateur pour faire valoir un discours critique et la permission de porter l’ensemble de ses personnages vers un climax bluffant d’intensité. Killer Joe oscille en permanence entre polar et humour noir, certaines répliques sont déjà culte, créant un équilibre bienvenu tout au long du film. Le réalisateur écrit une partition savoureuse composée d’une mise en scène fidèle à ses préceptes. Son film est découpé et animé dans ses extérieurs et partitionnées dans ses intérieurs, ainsi les nombreuses scènes cloisonnées semblent être redimensionnées de façon plus théâtrale quand la caméra s’installe lors de séquences plus longues, celles du mobil home par exemple.
Si la réalisation est la pièce maîtresse de Killer Joe c’est en parfaite adéquation d’une direction d’acteurs et un casting qui va de paire. Ainsi tous les personnages trouvent écho dans leur interprétation respective. Le père fade, bête, exagération à peine musclée de la figure de proue d’une famille white trash américaine trouve un écho parfait en Thomas Haden Church, Gina Gershon compose la compagne vulgaire et nous rappelle au bon souvenir de Bound. Quant à Juno Temple elle s’avère être parfaite dans le rôle de cette jeune fille, ingénue, totalement perdue.
Même si Emile Hirsch porte pleinement le film et compose dans un parfait équilibre les doutes que son personnage demande, la vraie déflagration vient de Matthew McConaughey qui pourrait bien être aux Oscars l’année prochaine si le film n’était pas si ambigu et haletant (en l’état, le film monté tel quel ne sortira pas aux Etats-Unis sur un grand circuit). Le comédien compose une de ses prestations les plus estomaquantes, c’est simple c’est le maestro d’un final en pleine apothéose visuelle et narrative. Du théâtre filmé, non du cinéma comme les rares cinéastes des années 70 savent le manier.
En osant tout, en allant au bout de son discours et en maniant sans vulgarité l’immoralité, William Friedkin tend à marquer les esprits et nous rappeler qu’il y a 40 ans (déjà, sic.), les cinéastes et producteurs osaient plus de choses, se permettaient d’être contestataires et intelligents. Killer Joe prend alors les hauteurs de son ambition et remettre les pieds sur terre à la fin du générique tend à nous faire réfléchir durablement sur l’essence d’un cinéma qui aspire à disparaître.
http://requiemovies.over-blog.com/