Je sors de la séance avec une sensation paradoxale, et c’est précisément là que le film devient intéressant : j’ai eu, par instants, l’impression de toucher du doigt ce que le cinéma peut faire de plus ample et de plus physique (pas juste “beau”, mais carrément enveloppant), et, à d’autres moments, celle d’assister à une machine gigantesque qui tourne un peu trop bien sur ses rails. On reconnaît la main de Cameron à cette manière de fabriquer un monde où l’œil n’a jamais fini de se promener, où chaque plan a l’air d’avoir été pensé comme un habitat, pas comme une simple image. Et pourtant, malgré l’ivresse, il y a une petite résistance intérieure : l’émerveillement n’efface pas tout, et le film ne parvient pas toujours à transformer son déploiement en nécessité.
Visuellement, c’est d’une richesse presque indécente. “De feu et de cendres” porte bien son titre : la matière, la chaleur, les particules, les textures, les contrastes… tout semble conçu pour qu’on sente le poids de l’air, la rugosité des surfaces, le danger diffus qui flotte dans certains décors. Là où “La Voie de l’eau” avait cette fluidité hypnotique, ici on a quelque chose de plus abrasif, plus sec, plus nerveux, comme si Pandora se mettait à grincer. Ce qui me frappe, c’est que le film n’est pas seulement une démonstration d’effets : il a une obsession du détail vivant, du “petit” au milieu du colossal, et c’est souvent dans ces secondes-là (un geste, une réaction, un mouvement d’ensemble) qu’il est le plus spectaculaire, parce qu’il paraît vrai.
La mise en scène, elle, reste l’arme secrète de Cameron : la lisibilité de l’action, la façon de poser une géographie, d’anticiper un danger, de faire circuler l’attention dans un cadre chargé sans jamais perdre le fil… c’est du grand artisanat, mais à l’échelle d’une cathédrale. Et quand le film s’autorise des séquences purement sensorielles, on est happé. En revanche, j’ai été plus partagé sur certains choix de projection, avec des passages où l’image devient volontairement ultra-fluide : sur le moment, ça peut impressionner, mais ça peut aussi donner un rendu un peu “trop net”, presque déstabilisant, comme si le vernis technologique passait devant l’émotion. Le film alterne selon les scènes entre une cadence “cinéma” et une cadence plus élevée, ce qui explique ce sentiment de bascule parfois un peu brusque.
Là où le film me laisse davantage sur le bord, c’est dans son écriture au long cours. Je ne vais évidemment rien révéler, mais disons que la mécanique dramatique a tendance à appuyer sur les mêmes ressorts, et que certaines transitions ressemblent à des étapes obligées plutôt qu’à des surprises organiques. Le résultat, c’est qu’on admire, on ressent, puis on devine, puis on attend que le récit rattrape la beauté du geste. Et comme l’ensemble est très long (on est sur plus de trois heures), la moindre redondance se paie cash : quand ça avance, on ne voit pas le temps passer ; quand ça piétine, on le sent dans le dos.
Côté personnages, il y a de vraies choses, notamment dans les tensions intimes et la colère sourde qui irriguent le récit : on comprend ce qui se fissure, ce qui se durcit, ce qui tente encore de tenir. Mais j’ai aussi trouvé que le film, à force de vouloir être une fresque, disperse parfois l’attention : certains arcs paraissent “prometteurs” plus que pleinement nourris, certains dialogues expliquent au lieu de laisser deviner, et on sent le poids d’un univers qui veut continuer à s’étendre. L’introduction du “Peuple des Cendres” apporte cependant une énergie neuve et une vraie ambiguïté morale (ce que Cameron semblait vouloir chercher en nuançant le manichéisme habituel), et une figure nouvelle, très marquante, impose une présence qui dérange autant qu’elle fascine.
Le discours de la saga — écologie, colonisation, spiritualité, rapport au vivant — reste là, et il continue d’avoir une force évidente parce qu’il est porté par des images qui font ressentir la beauté du monde qu’on abîme. Mais le film a parfois la main un peu lourde : à vouloir embrasser grand, il souligne, il répète, il martèle, là où une simple scène bien écrite suffirait. C’est frustrant, parce qu’on devine un film plus tranchant, plus inattendu, caché à l’intérieur de celui-ci.
Au final, je ne regrette pas : c’est un spectacle qui mérite l’écran, le son, l’obscurité, et même ses maladresses font partie de cette démesure presque anachronique (dans le bon comme dans le moins bon sens). Simplement, je n’ai pas ressenti cette évidence totale qu’on attend d’un épisode qui se veut “le” grand virage : je suis sorti ébloui, oui, mais pas complètement bouleversé ; impressionné, souvent, mais pas constamment surpris. C’est un film qui donne énormément, mais qui laisse aussi l’impression d’avoir encore besoin d’alléger son récit pour que la puissance de son monde ne serve pas seulement de décor à une histoire parfois trop programmée.