On avait promis une relecture audacieuse de La Condition humaine de Malraux à la sauce hollywoodienne, on se retrouve avec un objet hybride, curieux, souvent pesant, parfois involontairement comique. Park Chan-wook, cinéaste du trouble et de l’ambigu moral, semble ici ligoté par un cahier des charges spectaculaire qui écrase tout ce qui faisait la densité tragique du roman.
L’idée de départ n’était pourtant pas absurde : transformer la révolution chinoise en siège mythologique, remplacer l’Histoire par des monstres cycliques, et faire de la Grande Muraille la métaphore d’un engagement sans issue. Mais à force de littéraliser l’allégorie, le film perd ce que Malraux avait de plus précieux : l’intériorité, la tension morale, le poids existentiel de l’action.
Matt Damon, en Kyoshi Gisors rebaptisé mercenaire occidental, est le maillon faible. Trop lisse, trop sûr de lui, il ne parvient jamais à incarner ce mélange de détachement ironique et de lucidité tragique qui faisait la force du personnage. Son évolution morale est surlignée, didactique, comme s’il découvrait la condition humaine à coups de CGI. On n’y croit guère.
À l’inverse, Willem Dafoe surprend agréablement en Tchang Kaï-chek. Contre-emploi risqué mais réussi : son autoritarisme fiévreux, presque halluciné, donne enfin un peu d’épaisseur politique à un film qui tend trop souvent à réduire le conflit à un simple problème de logistique militaire.
Le vrai naufrage vient du casting d’Arnold Schwarzenegger en May, la femme de Kyo. Le choix se voulait sans doute audacieux, iconoclaste, mais il frôle l’absurde. Ni la gravité tragique ni la complexité affective du personnage ne survivent à cette incarnation monolithique, qui semble tout droit sortie d’un autre film — et d’une autre époque.
Heureusement, Idris Elba sauve l’ensemble. Son Katow est la seule figure authentiquement malrucienne du film : un homme lucide, déjà vaincu, mais fidèle à l’idée que l’action, même inutile, peut arracher un sens provisoire au chaos. Chaque apparition d’Elba rappelle ce que le film aurait pu être : une méditation sombre sur la fraternité, le sacrifice et la dignité humaine face à l’inéluctable.
Au final, La Grande Muraille ressemble à une adaptation qui a lu Malraux en quatrième de couverture. Le film parle beaucoup d’héroïsme, de survie et de choix, mais oublie l’essentiel : chez Malraux, on n’agit pas pour sauver le monde, mais pour ne pas se perdre soi-même. Hollywood, lui, préfère sauver l’humanité. C’est plus bruyant. Et beaucoup moins juste.