Avec Night Moves, Kelly Reichardt ne filme pas une radicalité politique, mais le moment trouble où l’on croit encore à sa nécessité sans parvenir à s’en convaincre tout à fait. Elle ne narre pas un acte, elle scrute sa formation, son ombre portée, son reflux.
Un barrage va sauter. On le sait. On le voit se préparer, lentement, méthodiquement. Mais cette explosion attendue, espérée peut-être, ne servira à rien. Elle ne résoudra rien. Elle ne produira aucun basculement. Tout au contraire, elle ouvre une brèche dans la psyché de ceux qui l’ont causée. Ce que filme Reichardt, ce sont des êtres murés dans leur conviction mais rongés par une culpabilité qui les précède.
Josh, joué par Jesse Eisenberg, incarne cette impasse. Rien n’est clair chez lui. Il regarde beaucoup, parle peu, agit à contre-temps. On sent que tout chez lui est déjà en train de s’effondrer, mais qu’il n’a pas trouvé le langage de sa propre chute.
À l’inverse de tant de films militants qui veulent faire entendre une voix, celui-ci nous oblige à écouter un mutisme. Ce que ces personnages refusent de dire, ce qu’ils ne savent plus formuler, devient la matière même du récit.
La mise en scène épouse cette incertitude. Pas de suspense, pas d’héroïsme, pas de romantisme révolutionnaire. Juste une opération. Et puis, le retour. Le reflux. Les visages.
Il y a dans le trio formé par Josh, Dena et Harmon une sorte de vacillement ontologique. On ne croit jamais tout à fait à leur lien, on ne les sent jamais soudés par une conviction commune. Chacun semble traîner sa propre solitude. Dena (Dakota Fanning), fragile, hésitante, est peut-être celle qui comprend le plus tôt ce qu’ils ont commis. Harmon (Peter Sarsgaard), ancien militaire recyclé dans le radicalisme mou, a peur que les autres sachent.
Et pendant ce temps, la nature reste là. Indifférente et tout continue inéluctablement sans fléchissement. Ce que le film semble nous dire, c’est que le monde ne se laisse pas détourner. Ni par la technique, ni par l’éthique, ni par la foi. Que l’on sabote ou que l’on construise, il y aura toujours un moment où l’on se retrouvera seul, avec le poids de ses gestes. Et c’est ce poids que Reichardt filme avec une acuité presque physique.
Night Moves n’est pas un film sur l’écoterrorisme. C’est un film sur l’épuisement moral. Sur l’impossibilité de maintenir l’illusion d’un monde transformable.