Quel film, les amis! A 72 ans, après une carrière prométhéenne qui en a fait le pape mondialement adulé de l'animation japonaise, personne n'en aurait voulu à Miyazaki Hayao de simplement reprendre les recettes qui ont fait son succès (comme dans "Le Château ambulant" et "Ponyo", ses précédents films, qui n'étaient guère novateurs). Eh bien non! Avec "Le Vent se lève", le voilà qui explore de nouveaux horizons, qui se lance de nouveaux défis, tout en proposant une ultime synthèse de son art et de sa philosophie. Le résultat est simplement admirable: un pur chef d'oeuvre de poésie, d'intelligence, de beauté et d'équilibre, qui plonge le spectateur dans deux heures de ravissement et d'émotion. D'abord, pour la première fois, Miyazaki se fait historien. A-t-on jamais aussi bien peint le Japon des années 20-30, encore marqué par la tradition mais qui rattrape à grands pas les puissances occidentales et se trouve déjà rongé par la fièvre militariste? Les séquences sur le grand tremblement de terre de 1923, qui détruisit Tokyo, sont d'un réalisme confondant, et durant tout le film on est frappé de la précision inouïe avec laquelle les décors de l'époque sont reconstitués. Sommet absolu: les séquences dans l'hôtel à la montagne. On y retrouve pleinement l'esprit d'une époque où, alors que grondaient déjà les prémices de la guerre, des voyageurs étrangers venaient encore respirer l'atmosphère du Japon dans des résidences luxueuses, où ils côtoyaient les bonnes familles de l'establishment nippon qui se piquaient de modernité occidentale tout en voyant monter la vague nationaliste. C'est dans ce cadre voué à disparaître que s'épanouit la romance entre Jirô et Nahoko, avec des scènes merveilleuses de simplicité et de luminosité (leur rencontre près de la source), qui rappellent le cinéma japonais de l'âge d'or des Naruse, Ozu, Mizoguchi. Remarquons la place essentielle que tient le vent dans tout le film: personnage à part entière, qui enveloppe les humains, porte les machines volantes de toutes tailles (forteresse volante ou avion de papier) et fait vibrer l'écran d'une vie presque palpable. Autre tour de force: la capacité de Miyazaki à nous intéresser à la conception technique d'un chasseur bombardier - là encore, en rentrant dans un luxe incroyable de précisions. Car c'est l'un des messages forts du réalisateur: la beauté, but ultime de Jirô quand il dessine son avion, ne peut s'atteindre qu'en descendant au plus fin niveau de détail, en se confrontant aux problèmes les plus ardus et en y trouvant des solutions innovantes. La créativité est une affaire d'ingénieur/bricoleur, pas de "génie" perdu dans des idées abstraites. Comment ne pas faire le parallèle avec la façon de travailler de Miyazaki, qui, quand il crée un film, n'hésite pas à prendre lui-même le crayon? Il est clair que le réalisateur s'identifie beaucoup avec son personnage principal, qui est, comme lui, un poète en quête de beauté confronté à un monde brutal et matérialiste dans lequel "il faut tenter de vivre". "Le Vent se lève", film foisonnant, totalement maîtrisé et d'une richesse enivrante, conclut magistralement une oeuvre qui s'inscrit de plein droit dans la grande histoire du cinéma japonais.