Rarement un film n’aura aussi bien résumé l’expression « ni chair ni poisson ». Into the woods - Promenons-nous dans les bois, dans sa version cinéma réalisée par Rob Marshall, semble coincé entre deux mondes : celui du théâtre musical d’auteur et celui du divertissement calibré made in Disney. Ce qui aurait pu être une œuvre puissante, aux résonances mythologiques et morales complexes, devient ici un objet de cinéma aussi soigneusement empaqueté qu’un gâteau sans goût. On regarde, on reconnaît, on admire parfois… mais on ne ressent presque rien.
Il y a, à la base, une idée brillante : déconstruire les contes que nous connaissons pour mieux en révéler les zones d’ombre. Et sur ce point, la comédie musicale de Sondheim et Lapine est un chef-d'œuvre : subtile, adulte, sinueuse. Le problème, c’est que cette noirceur, cette ambiguïté, cette intelligence existentielle n’a pas vraiment survécu à l’adaptation. Tout ce qui rendait la pièce fascinante semble ici filtré, édulcoré, arrondi — comme si la forêt avait été nettoyée de ses ronces, mais aussi de son mystère.
Il y a quelque chose de profondément frustrant dans la prudence du film.
À chaque moment où il pourrait oser — dans la sexualité trouble du loup et du Petit Chaperon Rouge, dans les désillusions conjugales, dans les deuils ou les trahisons — il recule.
Il détourne le regard. Il préfère le symbolisme flou au tragique réel. Ce n’est pas tant un film adulte qu’un film qui feint de l’être, qui trempe l’orteil dans des eaux plus profondes mais refuse d’y plonger.
La structure elle-même devient un piège.
Le premier acte est presque grisant, enlevé, rythmé par des numéros musicaux plaisants, une chorégraphie fluide, une légèreté trompeuse. Puis vient la rupture — brutale — et le film s’effondre dans une mélancolie délavée.
Le dernier acte aurait pu être bouleversant. Il est surtout plat. Le drame y est évoqué sans jamais être incarné.
Des personnages meurent, s’égarent, trahissent… mais on ne sent jamais la gravité de leurs choix.
On a coupé les chansons les plus intimes, les plus crues.
Et ce qui reste, c’est une succession de belles intentions mises en vitrine, comme dans un musée trop bien éclairé.
Visuellement, difficile de trouver à redire. Le film est superbe. La photographie, les costumes, les décors — tout semble issu d’un rêve parfaitement exécuté. Le château de Cendrillon brille, la forêt est mystérieuse, les robes sont somptueuses. Mais cette perfection formelle devient une prison : tout est trop propre, trop sûr, trop joli. Le chaos moral du récit est mis en scène avec la retenue d’un dîner de gala.
Côté interprétation, il y a quelques fulgurances. Emily Blunt, dans le rôle de la femme du boulanger, insuffle une humanité sincère à un personnage souvent sacrifié. Chris Pine est délicieux en prince vaniteux, parodiant avec justesse les clichés du genre. Meryl Streep, en revanche, malgré son immense talent, semble ici en pilotage automatique. Elle vocalise, elle grimace, elle impose sa présence… mais l’émotion reste distante, presque théâtrale au mauvais sens du terme. Johnny Depp, lui, fait une apparition aussi brève qu’inutile : caricature vaguement inquiétante, sans résonance.
On sent pourtant, par moments, ce que le film aurait pu être. Lorsqu’il laisse filtrer un peu de désespoir, lorsqu’il ose un geste plus cru, une ironie grinçante, une ombre inattendue. Mais il ne pousse jamais assez loin. Il semble vouloir tout concilier : plaire aux enfants et aux adultes, aux puristes et aux profanes, aux fans de Sondheim et aux amateurs de Disney. À vouloir être tout, Into the woods - Promenons-nous dans les bois devient finalement… rien. Un film qui effleure sans jamais mordre, qui évoque sans jamais dire, qui chante sans jamais faire vibrer.
En sortant de la salle, on se retrouve un peu comme les personnages à la fin du film : survivants d’un voyage sans boussole, à moitié convaincus d’avoir vécu quelque chose d’important, mais incapables d’en garder le souvenir.
L’histoire avait promis un plongeon dans les ténèbres du conte. Elle nous a laissé à la lisière, frustrés, à scruter des bois qui n'ont jamais semblé aussi décoratifs.