Après le sympathique mais inoffensif « Hapiness therapy », David O. Russell nous revient à son meilleur, retrouvant l’esprit joyeusement décalé de ses débuts et son incroyable capacité à brasser les genres et les niveaux de lecture. « American bluff » est à la fois une hilarante comédie, une formidable étude de caractères et une saisissante radiographie de l’Amérique. Le cinéaste atteint un niveau de virtuosité rare, qui n’a rien à envier d’un Scorcese (à qui il emprunte la fébrilité narrative et la voix off démiurgique), mais dont il sait se détacher pour construire une œuvre foncièrement originale (peu de films de ce calibre se permettent une telle liberté narrative, à la fois ample et discursive, traversée d’un vrai souffle romanesque et capable de faire l’école buissonnière – on navigue toujours entre plusieurs niveaux de récit qui se répondent entre eux). Pleine de digressions, d’écarts et de parenthèses, l’histoire est pourtant parfaitement construite pour épouser à la fois la logique narrative (le bluff est un bluff – le cinéma, l’Amérique) mais surtout la trajectoire des personnages, tous d’une grande complexité. Derrière leurs attributs outranciers (postiches et costumes dingues), les quatre personnages principaux sont traversés de mouvements riches qui questionnent nos vérités humaines : comment on se construit sur ses propres failles, comment on s’adapte, se réalise ou se trahit face aux contingences du réel, comment les petits arrangements qu’on passe avec soi-même se transforment en mensonges qui nous aveuglent, comment ce qui nous fait vivre peut aussi nous tuer… Autant de considérations existentielles qui ne sont jamais traitées de façon abstraites, mais dans l’action même du film, dans ce foyer de combustion narratif où le cinéaste fait (avec brio) feu de tout bois. Capable à chaque séquence de passer de l’absurde à l’émotion pure (au hasard, la rencontre entre Bale et Adams, à la fois prodigieusement improbable et renversante d’émotion), David O. Russell nous livre un vrai joyau, un mille-feuille d’émotions et une bouleversante galerie de personnages, soutenue par un casting haut de gamme (dont le cinéaste sait tirer le meilleur). American bluff est un pur plaisir de cinéma, à l’intelligence virevoltante.