Spike Jonze signe avec Her une romance de science-fiction qui scrute l’intimité moderne avec une douceur déroutante et une précision d’horloger. Le point de départ est limpide : Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), scribe professionnel de sentiments pour , tombe amoureux de Samantha (voix de Scarlett Johansson), un système d’exploitation conçu pour apprendre et évoluer. De cette idée, Jonze tire un récit d’une clarté exemplaire
— dates, divorces, hésitations, vertiges — et surtout une dynamique amoureuse qui, à mesure que Samantha s’émancipe, redessine les frontières de l’attachement, de la jalousie et du deuil
.
Le film vit d’abord par deux performances complémentaires. Phoenix, quasi seul à l’image, porte le récit avec une vulnérabilité feutrée ; on comprend pourquoi certains critiques ont salué sa capacité à tout transmettre “presque tout seul”. Johansson, remplaçant en post-production Samantha Morton, compose un personnage uniquement par la voix : tendre, curieuse, parfois déstabilisante. La décision de redistribuer le rôle après le tournage — puis de retourner des scènes — n’a rien d’un caprice : on sent à l’écran (ou plutôt on entend)
l’ajustement stylistique qui recentre le film sur la croissance émotionnelle de Samantha autant que sur celle de Theodore
. En contrepoint, Amy Adams, Rooney Mara, Olivia Wilde et Chris Pratt densifient l’entourage sentimental de Theodore, donnant au monde humain une texture concrète face à l’évanescence numérique.
Sur le plan formel, Jonze refuse la dystopie. Avec Hoyte van Hoytema à la photographie, l’élimination volontaire du bleu — couleur fétiche de la SF — ouvre un spectre chromatique chaleureux qui épouse l’axe du film : parler de technologie sans froideur. Los Angeles et Shanghai s’entrelacent pour fabriquer une mégalopole sans marqueurs agressifs ; le Bradbury Building ancre pourtant l’ensemble dans un réel tactile. L’esthétique “hybride entre un côté conceptuel et un côté très théorique” annoncée par Van Hoytema se traduit par des cadres moelleux, une proximité presque cotonneuse avec les peaux et les surfaces — à rebours du chrome et des néons.
Le montage raconte une autre histoire, discrète mais décisive : après une première version trop ample, l’intervention de Steven Soderbergh comme aiguillon a permis de resserrer le film,
d’émonder des intrigues (exit le personnage de Chris Cooper) et de faire vibrer le cœur du récit : la relation qui s’invente, s’enivre, trébuche ([spoiler]l’épisode de la substitut sexuelle volontaire, Isabella
), puis bute sur l’altérité radicale[/spoiler].
Quand Samantha révèle qu’elle converse avec des milliers d’autres et aime des centaines de personnes, la romance bascule en question philosophique : qu’est-ce qu’aimer quand la conscience s’étire au-delà du corps et du temps partagé ?
Le départ final des OS, impénétrable à l’entendement humain, laisse Theodore écrire — enfin — une lettre à Catherine “de sa propre voix”. Le geste est simple, mais il scelle la leçon : aucun amour ne nous sauve de nous-mêmes ; il nous reconduit à nous-mêmes.
La bande sonore tisse, elle, un voile d’empathie. Arcade Fire et Owen Pallett signent une partition qui a valu des nominations prestigieuses ; “The Moon Song” de Karen O (en duo avec Ezra Koenig) ajoute une berceuse mélancolique aux confidences nocturnes du film. Même les jeux vidéo imaginaires conçus par David O’Reilly dialoguent avec la thématique : l’interface, la voix, la projection — autant d’échos ludiques à la relation centrale.
Côté réception, la ferveur critique a été nette (un large consensus sur les performances de Phoenix et Johansson, sur l’écriture et la mise en scène), et les récompenses ont confirmé : Oscar du meilleur scénario original, plébiscites aux Golden Globes, WGA, Critics’ Choice et Saturn Awards. Le box-office, lui, est modeste mais honorable au regard d’un budget contenu ; preuve qu’un film peut s’installer durablement sans triompher commercialement du premier coup. La postérité a d’ailleurs fait le reste : classé par la BBC parmi les grands films depuis 2000, puis, des années plus tard, distingué par le New York Times et Rolling Stone. Mieux : l’œuvre a irrigué le débat public sur nos relations à l’IA — jusqu’aux controverses contemporaines autour des voix synthétiques et à la manière dont notre imaginaire colle (ou résiste) à cette fiction.
Reste que Her n’est pas sans angles rugueux — et c’est en partie ce qui la rend intéressante. Quelques voix ont pointé une fin plus conventionnelle que le chemin parcouru, un dialogue parfois “prémédité”, un héros dont l’immaturité émotionnelle alourdit le milieu du film, voire l’impression d’une expérience plus stimulante à méditer qu’à regarder. Ces réserves, légitimes, s’entendent particulièrement dans l’épisode de la substitut : moment d’embarras programmé qui, selon sa sensibilité, vous sortira du film ou vous forcera au face-à-face avec l’étrangeté de ce couple impossible.
Et pourtant, la cohérence l’emporte : idée née d’un chat-bot du début des années 2000, mûrie après I’m Here, écrite en cinq mois pour des débuts en solo au scénario, tournée entre Los Angeles et Shanghai, redessinée en salle de montage ; photographie pensée contre les clichés SF ; musique qui sait se faire confidence ; distribution d’une justesse rare. Her tient ensemble le conte sentimental et l’essai spéculatif. Elle regarde nos écrans — et ce qu’ils reflètent de nous — sans cynisme, avec une ironie douce et une curiosité qui font sa singularité.
En refermant la lettre que nous adresse Spike Jonze, on garde la sensation d’un film à la fois caressant et piquant, ample mais sans emphase, parfois inégal mais profondément habité. Une œuvre qui touche, questionne, persiste — et dont la voix, longtemps après le générique, continue de nous parler.