Le vintage plaît à tout le monde. Pourquoi ? Parce que la modernité nous emballe et qu’on souhaiterait faire ses adieux au style des années 40, à la Belle Epoque qui la précède, et à son euphorie quotidienne. A l’instar de la technologie, le cinéma double ses progrès en parallèle avec notre époque, mais on voit un homme obstiné par sa volonté de restituer un cinéma mêlant la nostalgie et peut-être l’avènement d’une nouvelle catégorie de films. Silhouette longiligne, habillé au tweed, c’est Wes Anderson.
The Grand Budapest est son bijou, un courant d’air frais aérant l’engouffrement dans le futur, qui séduit par sa franchise, par ses couleurs flashy illuminant une page historique triste, et par sa recherche de symétrie absolue dans ses plans archétypes. Il est tout bonnement l’art de l’artificiel, de la distraction enivrante. Son réalisateur a une très particulière vision des choses ; il aime transposer ses pensées, ses opinions, à l’écran, que ce soit une pure hallucination ou une béatitude charmante grâce à son atypisme.
Sans arrêt, on voit des personnages caricaturés (moustache droite, habilles unicolores) dans un palace luxueusement onirique, et il y en a un seul (un lobby boy quasi-muet interprété par Toni Revolori, une découverte surprenante) qui se choque à un concierge nommé Gustave H., frivole et collectionnant les aventures amoureuses, assez mystérieux car on ne sait pas d’où il vient ; c’est justement en se mettant en péril que l’on va le découvrir. Le casting est ahurissant : en plus des acteurs fidèles aux (très) étranges univers de Anderson, tous, sans exception, viennent, puis dansent dans cette valse imaginaire. Certains ne parlent qu’une fois, d’autres deux, et d’autres trois. L’humour s’avère assez noir, décalé ; une surprise nous parvient lorsque des brutalités apparaissent, aucune sentimentalité n’est présente, cette montagne ensevelie dans l’aliénation ne pourrait traverser la subtilité, enfin une sensation délicieuse d’associer certains plans à des peintures, tant leurs détails sont truffés de légèreté.
Puis ces dialogues, déballés à toute allure, filant comme un train sur des rails trop obliques, bataillent contre une musique burlesque, sans hésiter ni languir, claire et dérisoire dans les courses-poursuites, dans les scènes à l’humour grinçant. C’est une invitation gratuite à une fête somptueuse, distrayante, où la réalité est perçue comme une invention. Sans travailler l’évolution de son scénario méandreux, le film court, masochiste, car il adore se surcharger de complications irrationnelles. Franchement, qu’il y a-t-il de reprochable au huitième Anderson ? Peut-être les chemins qui s’abstiennent du laconisme et qui nous déstabilisent dans cette histoire, d’une cadence trop rapide pour retenir chaque étape. Mais cette telle flamboyance doit sa distinction envers sa pleine impudence qui est celle du manque de lenteur, de pleine rigueur, et de son insouciance consistant à tout offrir sur un plateau. Brute de décoffrage, c’est comme si l’on avait de succulents mets mais qu’il nous manquait les couverts. Que faire ? Tout dévorer sans politesse, ne laisser aucune miette. De plus, The Grand Budapest est une provocation, un enfant espiègle, désinvolte dans ses moqueries de l’occupation allemande. Parfois ironique, parfois hypocrite, parfois incompréhensible.