Des précédentes époques de Heimat, cette œuvre gigantesque, je n'ai vu que le feuilleton passé à la télévision. Et ça fait un bout de temps. Autant dire que ça a été une vraie redécouverte, une bouleversante redécouverte car la beauté de ce film est presque indicible. L'émotion qui en découle ressemble à celle que nous procurent les films de Terence Mallick. Ce sentiment palpable de la nature, une nature plutôt belle mais sans pittoresque particulier -le Hunsrück, où se passe l'action, est un pays de collines boisées entrecoupées de plaines à céréale- mais une nature magnifiée par l'œil de celui qui la regarde. C'est un noir et blanc superbe, où le réalisateur incruste, exceptionnellement, un éclat de couleur: le fer chauffé au rouge qu'on applique sur le sabot d'un cheval; l'ocre translucide d'une agate....
Dans ce qui sera peut être son dernier film, car c'est quand même un vieux monsieur, Edgar Reitz se penche sur le lointain passé de la famille qu'il suit de génération en génération. On est en 1840. La vie quotidienne, dans ces villages ruraux, est rude. Il n'y a guère que les toute jeunes filles qui vivent le temps de l'insouciance.... Et il règne encore une ambiance féodale. Interdit, dans les forêts, de ramasser bois ou champignons, et même les feuilles mortes ou la mousse.... Interdiction de tirer un lapin. Et pire encore: le baron du coin a une exclusivité de la vente du vin, pendant toute une période de l'année; à la fête du village, l'aubergiste qui a des tonneaux plein sa cave n'a pas le droit de les mettre en perce... C'est la fête, on mange des confitures, on danse, on fait de la musique mais pas de vin. Révolte des assistants, le représentant du baron est chassé, et aussitôt la maréchaussée arrive pour arrêter les "meneurs", à vrai dire juste un peu plus avines que les autres, qui ont droit à des mois de cachot.
L'année 1842, l'année de la comète (les superstitieux y voient une annonce de calamités); l'hiver qui suit est terrible. La diphtérie emporte les petits enfants par dizaines, et la tuberculose les adultes, adultes nourris de patates et de bouillie. La région était renommée pour ses agates: on n'en trouve plus. Alors, de plus en plus de familles s'en vont. On leur a promis, au Brésil, des terres, du bétail; on leur a promis qu'il y aurait de l'emploi pour tous, forgerons, tanneurs.... Ils partent en longs convois, comme ces convois tirés par les boeufs des westerns, mais tristes. Ils savent qu'il ne reverront jamais leurs parents, leurs cousins, leurs villages.
Jakob (Jan Dieter Schneider), le fils du forgeron, est un cas. Il a appris à lire (on ne sait comment) mais il lit, comprend même l'anglais ou l'espagnol, dès qu'il s'agit d'en savoir plus sur ces mystérieux habitants de la lointaine Amérique du Sud, ces tribus indiennes dont il se répète les mots et les expressions comme des formules magiques. Il insupporte son père, l'irascible (il a déjà chassé sa fille aînée coupable d'avoir épousé un catholique) et brutal forgeron (Rüdiger Kriese) , pour qui lire s'apparente à fainéanter. Mais il est soutenu par sa mère (Marita Breuer) elle qui a perdu en bas âge six enfants sur les neuf qu'elle a mis au monde.... et son oncle le tisserand.... Il y a encore la grand mère, qui partage la maisonnée, et le frère aîné qui revient de l'armée. Ce frère là, Gustav (Maximilian Scheidt) , a tout pour plaire au père. Il travaille de ses mains, et il rêve de construire une machine à vapeur, qui pourrait servir de batteuse.
Jakob partira, c'est sûr. Mais non, c'est Gustav qui partira, Gustav qui lui aura tout pris, sa jolie amoureuse (Antonia Bill), et ses rêves.... Il restera à Jakob à épouser la moins jolie (Philine Lembeck), à veiller sur ses vieux parents, et à aider son père à réaliser, enfin, cette formidable machine à vapeur.... Et pourtant, une partie de son rêve prendra forme, puisque lui, avec ses connaissances livresques des indiens, sera reconnu par le grand Wilhelm von Humboldt... (brève incarnation de Werner Herzog, ami de Reitz) avec qui il entretiendra une controverse linguistique. C'est Jakob qui restera, donc, le gardien du pays natal...;
Ces quatre heures de projection passent comme un rêve. C'est un chef d'œuvre, un chef d'œuvre rare, austère peut être mais puissant. A voir absolument.