Les Combattants, vent de fraîcheur sur le cinéma d'auteur français
Les Combattants réunit des jeunes talents qui sont en train de renouveler le cinéma d’auteur français avec une belle audace. Prenez un réalisateur tout droit sorti de la Fémis il y a à peine trois ans, Thomas Cailley, et dont c’est le premier long métrage, une Adèle Haenel magnifique, à la présence de plus en plus remarquée sur nos écrans, primée aux Césars cette année pour un second rôle remarquable dans Suzanne, ainsi qu’un acteur inconnu au bataillon qui réussit son premier coup, Kévin Azaïs, et vous obtenez une bande de jeunes prodiges prometteurs et plein d’avenir.
Leur premier fait d’armes ? Un film coup de poing qui réveille de la morosité d’un Paris de fin d’été. Il n’y a pas de sujet qui puisse décrire Les Combattants au risque de restreindre son essence et sa portée. Ni l’armée qui est utilisée comme toile de fond originale, ni l’amour naissant entre deux adolescents aux antipodes l’un de l’autre. A l’instar de son titre, ce film se définit par le mouvement et l’énergie : se battre contre les autres, se battre contre l’autre, se battre avec l’autre.
Arnaud, garçon discret et réservé, se retrouve à la mort de son père attaché à l’impérieux devoir de reprendre l’entreprise familiale de bois avec son grand frère, avant de rencontrer Madeleine, garçon manqué, obsédée par le survivalisme et le smoothie poisson. Cette rencontre entre deux aimants contraires, et en même temps entre deux introvertis chacun à sa manière, est le début d’une aventure inattendue qui ne prendra jamais une forme tragique et qui croisera l’expérience d’un stage militaire, exercices et camps compris.
Le réalisateur convoque le registre de la comédie en se fondant moins sur le sens de la formule que sur le burlesque des situations et de la gestuelle. On rit non pas pour se moquer, on rit parce qu’on est touché au coeur. En jouant Madeleine, rôle écrit pour elle, Adèle Haenel est parfaite dans sa gaucherie toujours très juste et la présence imposante qu’elle sait mettre au service de chacune de ses scènes. En creux, les silences d’Arnaud laissent place à des regards significatifs plein de vérité. Le mouvement dans ce film tire aussi de la confusion entre les notions de féminité et de virilité qui crée un tourbillon entre ces deux-là et révèle aussi, en contre-coup, leur singularité par rapport au monde extérieur.
L’évolution de Madeleine et d’Arnaud, de leur rencontre et de leur confrontation, trouve d’autant plus de naturel que le tournage a eu lieu de manière chronologique. Mais chacun à son rythme et à sa manière. Dans une scène saisissante, les deux jeunes baroudeurs se retrouvent accoudés au bar d’une aire d’autoroute coincée quelque part en lisière de la forêt où ils sont censés établir leur camp d’entrainement. Ils sont perdus, assoiffés, exténués, désespérés. En théorie militaire, le sergent-instructeur leur avait appris, de manière quelque peu sibylline, que la seule échappatoire dans un cas difficile consiste à « se repositionner » et, surtout, « ne jamais subir ».
Arnaud choisit de faire faux bond à la doctrine, ou plutôt, il l’applique à sa manière. En nettoyant les marques de peinture guerrière sur son visage qui servaient de camouflage, il prend définitivement la décision de faire tomber le masque pour reprendre le cours de sa vie. Gros plan fixe sur deux visages qui sirotent côte à côte, l’un mis à nu tandis que l’autre, celui d’Adèle, résiste encore à l’appel du vrai et tente coûte que coûte de maintenir une carapace protectrice. Il lui faudra plus de temps pour abandonner son univers alarmiste de fin du monde et découvrir à son tour la cosmologie d’Arnaud et sa touchante sincérité, à l’occasion d’une fuite à deux en pleine nature - façon Moonrise Kingdom mais la comparaison s’arrête là.
Il faut compter aussi sur le frère du réalisateur, David Cailley, chef photographe, qui soutient tout le déploiement énergique de nos combattants grâce à un jeu de lumière qui accompagne les trois places principales du film : des tons froids, plutôt jaune pâle et bleu de la station balnéaire et de la piscine vers des tons chauds, le marron-vert du stage militaire, le vert bucolique de la survie en forêt jusqu’à l’explosion orange incendie. Le tout avec une bande originale électrique à télécharger dès la fin du film.
Les Combattants, c’est la force d’une lutte, non pas expiatoire ou thérapeutique, mais une lutte pour elle même, pour sur-vivre, c’est-à-dire vivre avec plus d’intensité au-delà des singularités.
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