Ce n’est pas tant un film qui commence qu’un film déjà écoulé. La première image semble surgir d’un après. Quelque chose a eu lieu, dont on ne saura pas tout, peut-être même rien. Mais ce rien est ce qui fait tout.
Tommy ne cherche pas à remplir les cases du thriller, il les rature une à une. À la place du héros, un vide. À la place du crime, une attente. À la place de l’enquête, une dérive. Tarik Saleh organise une disparition au sein même de la narration.
Le film commence : une femme revient à Stockholm, elle dit que Tommy revient aussi. Mais Tommy ne vient pas. Ou alors, il est déjà là. En chacun, en chaque geste, en chaque pensée.
Il ne s’agit pas de savoir qui a fait quoi, mais comment le récit lui-même devient pouvoir. Comment un nom prononcé (Tommy) suffit à plier les corps, à infléchir les trajectoires.
Tilda est l’axe autour duquel tourne l’image. Elle n’est pas l’héroïne, encore moins la victime, mais une force, un reste de loyauté. Elle revient pour récupérer, non un mari, ni même une dignité, mais une part.
Son visage est dur, presque neutre, mais traversé de mouvements imperceptibles. La performance n’est jamais dans le spectaculaire : elle est dans le silence, dans cette manière de marcher, de toquer à des portes en sachant que personne ne veut ouvrir.
Et parce que les hommes sont absents ou relégués, le film devient un territoire de femmes, non pas victorieuses, mais lucides, armées de leur propre brutalité, contraint de jouer un jeu sans règles.
Il y a une mélancolie sale chez Saleh, une volonté de ne pas croire au monde qu’il filme, et pourtant de l’habiter jusqu’au bout. La Suède qu’il nous donne à voir n’est pas un décor. Une ville blanche, vide, qui n’a pas digéré ses crimes.
Tommy est un film sur la rumeur. Sur ce qu’un nom peut faire, ce qu’une aura peut produire. Sur l’absence comme présence maximale. Le nom Tommy devient une force, une menace, une légende. Pas une personne, mais un moteur. Le cinéma, lui aussi, a besoin de ses mythes et Saleh interroge ce besoin. Il filme un monde où le récit prend le pouvoir, et où chacun s’ajuste, bon gré mal gré, à cette fiction dominante.
Le spectateur, alors, est privé de son dû. Pas de climax, pas de rédemption. Pas de flash, pas de violence graphique : seulement des mots, des regards, des gestes arrêtés. C’est un anti-film de gangsters. Pas de glamour, pas d’honneur, rien qu’un lent effritement.