Après le succès inattendu de « Boogie Nights » qui retrace l’itinéraire chaotique d’un acteur de films pornographiques dans les années 1980, Paul Thomas Anderson dont on va vite s’apercevoir qu’il n’entend pas se faire dicter sa conduite par les studios, met en chantier « Magnolia » un film choral qui rappelle de toute évidence la relation particulière que le jeune homme entretient avec Robert Altman qu’il considère comme son mentor ( il prendra en 2005 la place d’assistant sur « The Last show » alors que le réalisateur est déjà malade). Ayant reçu carte blanche de la part de New Line Cinema qui venait de produire « Boogie nights », Anderson se met à l’écriture du scénario original de « Magnolia » en pensant à certains acteurs un peu à la manière d’Altman qui tout au long de sa carrière a cherché à instiller autour de lui un esprit de troupe. En premier lieu, c’est Tom Cruise rencontré sur le plateau de « Eyes wide shut » (1999) de Stanley Kubrick qui l’occupe, les deux hommes s’étant promis de travailler ensemble. Viennent ensuite Jason Robards qui un temps se désiste pour raison de santé avant de se raviser et Burt Reynolds qui lui renonce pour de bon. Julianne Moore, Philip Seymour Hoffman, John C. Reilly, Alfred Molina, William H. Macy ou Philip Baker Hall, quant à eux faisaient déjà partie d’un ou de ses deux films précédents. Ce qui devait tout d’abord être un drame intimiste à petit budget, prend rapidement de l’ampleur quand Anderson qui a décroché le final cut si rare à Hollywood, comprend que New Line Cinema lui accordera une confiance aveugle. Très soucieux de son statut d’auteur, le jeune réalisateur, se lance dans sorte de « Shorts cuts » (Robert Altman en 1993) revu et corrigé sauce trash. Lors d’un préambule plutôt pompeux, la couleur est clairement annoncée, les destins qui vont s’entrecroiser au sein de San Fernando Valley se joueront essentiellement sur des hasards circonstanciels comme dans la plupart de nos vies. Puis les neuf personnages qui vont s’agiter trois heures durant devant la caméra d’Anderson sont doctement présentés lors d’une mise en bouche qui constitue un hommage évident à Robert Altman. « Ainsi parlait Zarathoustra » de Richard Strauss évoquant « 2001, Odyssée de l’espace » du rigoriste formel qu’était Stanley Kubrick, arrive ensuite pour rappeler que les admirations d’Anderson peuvent être duales voire symétriques. En effet, Altman et Kubrick sont deux réalisateurs aux univers et aux tempéraments opposés dont Paul Thomas Anderson se voudrait être la synthèse en embrassant pour cela un champ d’expression très large. Très ambitieux mais certainement risqué pour un réalisateur qui a encore tout à prouver. « Magnolia » se décline donc comme une réflexion sur la mort (deux des personnages sont condamnés par un cancer incurable comme le fut le père d’Anderson), la maltraitance des enfants via les ambitions frustrées des parents (le jeune garçon empêché par son père d’aller aux toilettes alors qu’il est sur le plateau d’un célèbre Quizz télévisé pour enfants mais aussi le tout premier petit prodige du même jeu, spolié par ses parents qui ne s’est jamais vraiment remis de cette trahison), la solitude qui colle aux basques (un flic empathique et une junkie cherchant maladroitement à unir leurs destins) ou encore la difficulté à communiquer notamment entre pères et fils. Pour nourrir l’entrelacs de ses mini-intrigues, Anderson puise largement dans son expérience et ses souvenirs personnels. A l’arrivée, le tout s’avère il faut bien l’avouer un peu foutraque, Paul Thomas Anderson n’ayant visiblement pas encore trouvé sa véritable voie qui de toute évidence ne le portera pas vers la chaleur communicative et le lyrisme parfois échevelé de Robert Altman qui savait presque à tous coups trouver la recette qui servait à rendre palpable l’humanité des nombreux personnages qui peuplaient ses films. Films dont les tournages étaient une aventure collective qui constituait peut-être l’ingrédient principal de cette recette miracle. Paul Thomas Anderson s’avérera en réalité être un rigoureux obsessionnel à l’image de Stanley Kubrick pour qui chaque détail de la mise en scène doit être maîtrisé. Au contraire d’un Altman très prolifique, Kubrick et Anderson ont chacun une filmographie plutôt restreinte, conséquence de leur volonté de contrôle total sur leur œuvre. Ses meilleurs films comme « There will be blood » (2007), « The master » (2012) ou « Phantom Thread » (2017) le démontreront par la suite. Plus de vingt ans après sa sortie en salle qui fut pour beaucoup un choc en partie lié à son mode narratif explosif, « Magnolia » expose les tâtonnements d’un réalisateur qui sans doute un peu grisé par le succès de son précédent film n’a pas su encadrer son propos. Reste malgré tout et ce n’est pas rien, la grande surprise du film toujours aussi opérante offerte par la prestation complétement hallucinée d’un Tom Cruise absolument génial en gourou comportemental, obsédé sexuel, éructant et s’agitant ostensiblement à la vue du moindre jupon élégamment porté. Un Tom Cruise dont on se dit qu’il aurait pu s’il avait voulu s’en donner la peine, orienter autrement sa carrière. On connaît malheureusement la suite faite de films d’action formatés, où l’acteur court après le temps qui passe en voulant montrer qu’il peut toujours rivaliser avec les plus jeunes.