Jacques Audiard, depuis le remarquable "Laisse tomber les hommes" ou le fameux "Le prophète" nous avait habitué à un cinéma dur, incisif et précis. Ici, malgré l'intérêt indéniable du sujet, sujet particulièrement d'actualité, le réalisateur a fabriqué une sorte de film ambigu, dense, où se mêlent le témoignage d'un parcours migratoire , une sorte de thriller de banlieue glaciale et bruyante, et le récit d'une famille en quête de recomposition. Il y a de l'idée, certes, c'est indéniable. Mais les idées bouillonnent tellement que le propos en devient confus et indigeste. Dheepan, c'est le nom d'emprunt de ce jeune militaire sri-lankais, qui, pour parvenir à ses fins migratoires, doit adopter une femme et une enfant. Bon an, mal an, ce trio incertain parvient à se retrouver dans un avion puis à Paris à vendre des babioles aux touristes. Audiard va vite. Tout le film est parcouru d'ellipses narratives, comme si le parcours migratoire ne comptait pas tant que cette insertion dans la jungle urbaine, "Le Pré" , exactement, une banlieue terrible, excessive et noire, où les garçons règnent dans les halls d'immeubles ou sur les toits des HLM, et les dealers organisent la vie de la cité, une banlieue qui rappelle avec intensité la sinistre prison de son Prophète. Le réalisateur choisit délibérément le ton de la fable pour raconter ces univers glauques de la banlieue, "comme au cinéma" confie d'ailleurs la jeune héroïne en regardant de la fenêtre, le spectacle des ruines d'hommes qui se déroulent dans la rue. En même temps, Audiard tente d'échapper à toute forme de réalisme, tout en prenant de la vraie vie sociale une opportunité pour raconter la tentative d'existence de cette famille, artificiellement constituée par les passeurs. C'est là où le bas blesse. Car les raccourcis sont si nombreux que le film tombe dans un ensemble de poncifs sombres et réducteurs. Impossible de croire à cet entretien à l'OFPRA où le traducteur assermenté invente des noms de ville et un récit plausible pour permettre l'obtention de papiers. Impossible de croire en ce jeune voyou sorti de prison, blond aux yeux bleus, presque angélique, et pourtant fils d'émigrés et roi de la pègre. Impossible de croire en cette issue britannique où soudain l'amour familial advient. Bref, si Audiard constitue une grande référence du cinéma français, cette fois, la Palme était de trop.