Difficile d'imaginer que les personnages dépeints dans ce documentaire aient appartenu fut un temps à la haute bourgeoisie et encore plus difficile d'imaginer qu'elles étaient la tante et la cousine de Jackie Kennedy ! Les frères Albert et David Maysles dépeignent en effet à travers ce "film vérité" (le cinéma vérité étant, pour moi, la même chose que du documentaire à la "Strip-Tease") la vie recluse de Big Edie Bouvier et de sa fille, Little Edie. Alors là, rien d'anormal, elles habitent une gigantesque maison dans les Hamptons, quoi de plus normal pour des personnes appartenant à la haute-bourgeoisie. Sauf que l'on va très vite découvrir que la maison est complètement en ruine et même insalubre ! Le film est même presque en huis-clos, le spectateur étant bloqué, suffoquant dans cette chambre aux murs jaunes en même temps que les deux personnages principaux qui, quant à eux, ne semblent pas y trouver grand-chose à redire. On est ainsi presque ici dans le sensationnalisme, c'est-à-dire que même si le film montre la vérité vraie (mais, comme dans chaque documentaire ou "film vérité", aucun point de vue objectif n'est possible car la caméra filme nécessairement un point de vue en particulier, de plus arrangé ensuite par le montage), il est difficile de ne pas y voir une espèce de voyeurisme auquel participe évidemment le spectateur. Mais si, dans un premier temps, nous sommes ébahis notamment par cette chambre dégueulasse, il n'y a pas d'autres mots, on se prend ensuite d'affection pour ces deux femmes qui y vivent et dont la démence n'est par ailleurs pas si loin. Car si Big Edie a toujours vécue une "vie à part", sa fille s'en donne ici à cœur joie pour y exprimer tout ce qui lui passe par la tête, n'hésitant d'ailleurs pas à s'adresser directement aux réalisateurs, ce qui confère au film encore une autre dimension particulière. Effectivement, on se croirait presque par moment dans une parodie à la "The Office" mais non, tout est malheureusement vrai. Malheureusement parce-que les deux femmes ont une relation profondément toxique, passant leur temps à se disputer dans un flot de paroles chaotique mais entretenant en même temps une forte co-dépendance : dès que Little Edie part dans une autre pièce (pour par exemple aller nourrir les ratons laveurs dans le grenier...), sa mère hurle son nom et lui demande de l'aide pour telle ou telle chose tandis que Little Edie parle constamment du fait de retourner vivre à New-York et qu'elle ne passera pas un hiver de plus dans cette maison sans ne jamais sauter le pas. Bref, "Grey Gardens" est à la fois brillant de par la manière dont est abordé mais surtout filmé le sujet tout en étant bien souvent très étouffant, voire anxiogène mais le spectateur étant malgré tout captivé par ce qu'il a sous les yeux, comme une sorte de curiosité morbide presque inavouable.