Avec Notre petite sœur, le point de départ de Hirokazu Kore-eda tient à trois sœurs de Kamakura apprennant la mort d’un père absent depuis quinze ans. À l’enterrement, elles rencontrent Suzu, demi-sœur adolescente née d’une autre union. Elles l’invitent presque spontanément à vivre avec elles. Le mélodrame semblait possible, le règlement de comptes posthume attendu aussi. Mais ce que propose Kore-eda est plus ténu et, en cela, plus ambitieux : observer comment un lien se tisse, comment une absence se transforme en présence partagée, comment le quotidien devient le lieu d’une refondation.
La première audace tient au dépouillement narratif. La mort du père ouvre un espace où l’intrigue progresse par micro-variations : un repas préparé ensemble, une promenade à vélo, une conversation à l'orée d'un jardin. Cette économie dramatique ne relève pas d’un manque d’idées mais affirme une confiance dans la durée. Les plans s’étirent légèrement. Les échanges se prolongent au-delà de leur nécessité fonctionnelle.
En cela, la filiation se déplace du vertical vers l’horizontal. Le père reste une mémoire ambiguë sans confrontation possible. À la place, quatre trajectoires féminines s’entrelacent. Sachi, l’aînée, porte la rancœur et la responsabilité. Yoshino s’agite dans ses amours instables. Chika cultive une légèreté qui tient parfois du déni. Suzu, enfin, arrive avec une culpabilité, persuadée d’avoir été la cause d’un abandon qu’elle n’a pas choisi.
Les saisons structurent le récit plus sûrement qu’un retournement dramatique. Les cerisiers en fleurs, la lumière d’été, l’hiver intériorisé rythment la circulation des affects. Le plan de Suzu à vélo sous les pétales suspend la course du temps. Le monde conserve sa beauté malgré la blessure.
Les visages deviennent des surfaces attentives. Un sourire retenu. Une crispation presque imperceptible. L’équilibre du groupe se modifie à partir de ces détails. Les gestes liés à la cuisine acquièrent une valeur décisive. Préparer l’alcool de prune. Servir un plat. Partager la table. Ces actes accomplissent davantage qu’un discours sur le pardon. La nourriture matérialise la continuité du lien.
Enfin, la périphérie masculine démontre que les hommes apparaissent souvent inadéquats, fragiles, souvent fuyants. Le père absent, les amants hésitants : autant de figures qui soulignent, par contraste, la stabilité du lien sororal.
À première vue, tout semble modeste. On peut même se demander où se situe le lieu du drame. Pour autant, on sort du film avec la sensation d’avoir habité un espace, non assisté à une intrigue. Ce déplacement, du récit vers la présence, constitue la récurrence la plus juste de Kore-eda.