La chronique d’une époque
De la copieuse filmographie de Sébastien Lifshitz, je ne connaissais que le remarquable documentaire, Les Invisibles. Il récidive dans l’originalité et la qualité avec ces 135 minutes de documentaire émouvant et innovant. Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit leur parcours depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A leur 18 ans, on se demande alors quelles femmes sont-elles devenues et où en est leur amitié. A travers cette chronique de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années. Double tranche de vie pour un portrait croisé tout simplement passionnant. Montage prodigieux pour un documentaire hors normes. La vitalité sans fard et la grâce au naturel pour une chronique adolescente comme on en a peu vu. Derrière ces vies ordinaires, l’histoire de la France est en marche : de Charlie Hebdo à l’élection d’Emmanuel Macron en passant par le Bataclan. Digne du génie de Depardon.
Les bonnes idées sont très nombreuses dans la conception même de ce film. D’abord, échapper au cliché qui fait systématiquement rimer jeunesse et banlieue… ici on est à Brive, sous-préfecture de la Corrèze et ses 50 000 habitants, la France profonde loin du rythme et de la pression parisienne. Ensuite, les deux protagonistes, même si elles sont amies et dans la même classe de collège, sont très dissemblables, physiquement, intellectuellement, socialement et culturellement. De plus, elles ne sont ni particulièrement jolies, ni franchement sympathiques, loin de là. Ce qui a passionné Lifshitz, c’est d’observer leur amitié à l’épreuve du temps. Or, 5 ans, c’est très long, d’autant plus qu’entre 13 et 18 ans, les filles changent énormément, physiquement et psychologiquement. A raison de sessions de 2 ou 3 jours à intervalles réguliers, les filles et leurs entourages ont fini par oublier la caméra et, au final, tout ce petit monde est d’un naturel assez ahurissant jusqu’au plus fort de leurs intimités. Caméra à l’épaule et longues focales, le réalisateur a réussi un petit miracle dont il confie : J’étais comme arrivé au cœur de leur intimité. La confiance et l’abandon était total. J’étais ouvert à tous les devenirs, les hasards que la réalité pouvait m’amener. De ses 1100 séquences pour 500 heures de rushes, il a extrait la substantifique moelle, - le contrat avec Arte, stipulait pas plus de 2 heures -… Nul doute qu’avant de fasciner le public, ce film a dû être un choc, un miroir violent pour ces deux jeunes filles au seuil de leurs vies d’adultes. L’espace qui se creuse entre Emma et Anaïs et qui les éloigne petit à petit l’une de l’autre constitue sans doute le plus bel objet du film, le plus mystérieux aussi. Linklater avait réalisé un sublime Boyhood. Lifshitz réussi une sorte de Girlhood.