Qui est le film ?
Kaili Blues est le premier long métrage de Bi Gan, jeune réalisateur originaire de la province du Guizhou, dont il filme ici les montagnes et les recoins des villages. Avant Un Grand Voyage Vers La Nuit, il pose dans ce film une grammaire déjà singulière, mêlant réalisme rural, dérives oniriques et temporalité trouée. Le film s’inscrit dans une mouvance du cinéma chinois contemporain qui explore les territoires périphériques, loin des mégalopoles, avec une audace plastique exemplaire. À l’intrigue minimale (un homme part à la recherche de son neveu disparu), Bi Gan construit un film comme on déplie une carte où chaque lieu est une trace, un souvenir, un avertissement.
Par quels moyens ?
Bi Gan prend un enjeu dramaturgique classique, sauver un proche (Weiwei), pour prétexte pour sonder celui qui cherche (Chen). Mais ce voyage n’a rien du parcours héroïque. Il ressemble à une marche hésitante vers un passé qu’il ne parvient ni à effacer ni à assumer. Lorsque Chen apprend que son frère a vendu l’enfant, ce n’est pas la colère qui surgit, mais une forme d’égarement, reproduisant une blessure passée. Chaque étape du trajet le renvoie à des fragments de son histoire : une exécution, une sortie de prison, la mort de sa femme, l’héritage maternel. La quête n’illustre pas le trauma, elle le fait remonter par touches, comme des sédiments qui affleurent.
Lorsque Chen arrive dans la région montagneuse, le film change d’état. Tout s’enchaîne dans un immense plan séquence qui abolit la distinction entre déplacement réel et dérive mentale. La caméra suit Chen, puis Weiwei, puis Yang Yang, puis une coiffeuse, puis un bateau, comme si le village lui-même respirait à travers eux. Ce plan tire le film vers une fluidité où les temporalités et les points de vue se mélangent, simplement par glissement. C’est dans cette continuité que se déplie le motif du tissu brodé que Chen examine avant d’entrer dans Dangmai : un tissu où chaque fil renvoie à un autre.
Le Soutra du Diamant annoncé en ouverture est la respiration philosophique qui infuse le récit. Le film ne dit pas que le temps est cyclique ou que les pensées sont illusions. Il montre comment les horloges peintes de Weiwei, les trains, les cours d’eau, les souvenirs en amorce et les rêves de sandales bleues s’appellent les uns les autres. Son montage suggère qu’on ne vit jamais un moment seul, toujours accompagné d’autres qui remontent, persistent et se réinventent.
Chaque objet du film porte une mémoire. La cassette du maître de musique, les sandales bleues emportées par l’eau, la boule à facettes, le tissu brodé, le moulin à vent brisé, les horloges dessinées. Rien n’est symbolique au sens appuyé. Ce sont des objets traversés par des vies, des gestes, des voix. Lorsqu’un objet passe de main en main, il relie deux temporalités.
Kaili n’est pas un décor mais un organisme. Les maisons effritées, les gouttières, les échoppes, les voitures poussiéreuses composent une géographie affective : celle d’une Chine intérieure en transition, que le film ne juge jamais mais observe avec la précision d’un promeneur attentif. Dangmai est un espace où Chen cesse de séparer ce qui a eu lieu et ce qui aurait pu se produire. Le monde semble écouter ses regrets et lui offrir des échos.
Lorsque Chen retrouve Weiwei, il renonce à le reprendre. Ce n’est pas un geste héroïque. C’est un geste lucide. Weiwei est heureux. Il a trouvé un autre rythme, une autre famille, un autre temps. Chen comprend qu’il ne peut pas exiger d’un enfant de porter ses manques. Cette fin, très simple, irradie le film. Elle dit que la quête n’était pas celle du neveu, mais celle d’une paix relative avec soi-même. Et cette paix tient dans une image : Chen endormi dans le train, ignorant que les horloges peintes par Weiwei défilent en sens inverse sur l’autre wagon.
Quelle lecture en tirer ?
Bi Gan filme la vie comme une rivière où se mélangent des eaux venues d’ailleurs, où les courants ne vont jamais tout à fait dans le même sens. Regarder Kaili Blues, c’est accepter de flotter dans cette dérive douce, d’être un peu perdu, un peu ému, un peu traversé. C’est comprendre que les films ne sont pas là pour ordonner ce qui nous échappe, mais pour en laisser émerger une forme de vérité. Une vérité qui ne se déclare pas, qui se dépose simplement, comme une buée sur un miroir.