L’émissaire de l’ouest….On pensait depuis plus d’un demi-siècle que la machine à rêve étasunienne en avait définitivement fini avec ses vieux démons, chassés à coups des pamphlets contestataires par quelques réalisateurs dissidents, au nom du sacro-saint devoir de mémoire et de rétablissement de la vérité historique. Celle longtemps restée masquée par les nuages de fumée de méchants et sauvages peaux rouges attaquant de braves et valeureux soldats bleus, ce mythe westernien de nos dernières séances si chères à Monsieur Eddy.
Cette conquête de l’ouest folklorique c’était celle magnifiée par les Ford, Hawks, Walsh, Hathaway mais d’un manichéisme aux antipodes de la réalité quant au génocide du peuple amérindien. Des films comme « Soldat bleu » (Ralph Nelson-1970), « Little Big Man » (Arthur Penn-1970), ou autres « Un homme nommé cheval » (Elliot Silverstein-1970) sonneront le glas d’un cinéma à la gloire du 7e de cavalerie. Un mea-culpa qui enterrera le genre « Guerres indiennes » et en dehors du formidable « Danse avec les loups » (Kevin Costner-1988), l’industrie cinématographique n’en déterrera plus beaucoup la hache. C’est dire combien ce « Hostiles », sorti en 2018, fait figure d’ofni anachronique. Scott Cooper jouerait-il au révisionniste…
« Un bon indien est un indien mort (Sherman) » Cette phrase historique symbolise parfaitement le point de vue du capitaine Joseph J. Blocker (Christian Bale), et sa haine viscérale des peaux rouges qu’il n’a cessé de combattre durant une carrière qui, comme les conflits inter ethniques, touche à sa fin. Cantonné dans un fort a la frontière du Nouveau-Mexique, il est chargé, contre sa volonté, de ramener Yellow Hawk (Wes Studi), un grand chef atteint d’un cancer, sur ses terres ancestrales.
Cette longue et périlleuse mission va confronter Blocker aux pires vicissitudes de l’homme, au fur et mesure où il s’enfonce dans ces contrées aussi sauvages qu’hostiles.
Avant de faire la connaissance du Capitaine, la scène post générique aurait presque le fond du discours désuet de l’âge d’or, celui avec des indiens montrés forcément cruels, si dans la forme Scott Cooper ne nous bousculait pas aussi violemment. Lorsque le réalisateur passe au plan suivant, montrant des soldats bleus s’amuser avec un indien devant les yeux de sa femme effrayé, et ceux du capitaine chiquant son tabac l’air indifférant, nous commençons à comprendre que son discours n’aura rien d’affabulateur, et que « Hostiles » n’est pas une nouvelle et simple réécriture de l’« histoire », ni une héroïque fantaisie.
Avec ce parti pris de rapidement verser dans cette dramaturgie classique de la mythologie westernienne, avec ses figures de proues et ses antagonismes, ses clichés genreux, Cooper nous sert ce que le nouveau spectateur espère comme un souffle épique, plein de frasque et de fureur, et ranime avec lui la glande nostalgique des plus anciens. Une première partie rigoureuse et fédératrice, ou l’on reste scotché sur son fauteuil, éblouie par ce spectacle aventureux.
Mais sous couvert de cette expédition et des périples qui vont la joncher, c’est la personnalité du Capitaine qui va donner un relief inédit à cette histoire, et assurer la cohésion lorsque l’élan se trouvera ralenti par endroit.
Un Christian Bale qui a les épaules suffisamment puissantes pour porter une tunique d’officier et assurer son rôle de « chef », et le visage assez expressif pour porter ce masque d’être rude mais tourmenté. Car si le tissu est usé, râpé et vermoulu, son visage porte les vrais stigmates de la guerre, la peau marquée par la haine, la mâchoire bloquée par la colère, le regard humidifié par les remords, le cœur envahit par le doute…
Car ne nous y trompons pas, « Hostiles » est un très grand spectacle, son traitement naturaliste est sublime, avec une photographie d’une insolente beauté permettant une réappropriation de somptueux décors naturels.
Mais il est aussi et surtout une formidable odyssée. Une réflexion au constat cinglant sur la nature humaine, en ces temps légendaires où le 7e art façonnera ses propres héros de l’ouest sauvage, de Custer a Sitting Bull, en passant par Buffalo Bill et Geronimo…pour finir ici avec le capitaine Joseph J. Blocker et le chef Yellow Hawk.
« C’est un beau jour pour vivre »….Il n’y a pas de méchant indien, pas moins qu’il n’y a de bons, tout comme chez les visages pâles ou les peaux bleus. Les peaux rouges tuent des blancs, les blancs des indiens. Les Cheyennes et les Comanches s’entretuent. Les trappeurs tuent des blancs, qui se vengent et d’autres blancs s’écharpent. Des enfants meurent, des femmes aussi. Nous sommes dans la conquête de l’ouest et celle de l’homme par l’homme. L’une est terminée…
West studi, formidable d’authenticité, incarne ce grand chef Cheyenne, prisonnier mais fier et insoumis. Rosamund Pike est une femme meurtrie par la perte de sa famille, mais elle est le contre poids du capitaine, officier de l’armée bientôt un sans grade pour la nation. L’apparition bien que rapide du personnage de tueur, campé par le furibard et toujours teigneux Ben Foster, cristallise parfaitement tous les démons qui agitent Blocker, de ce fil ténu entre le mal et le bien.
Car au final c’est bien une véritable quête initiatique que mènera le Capitaine, un bout d’aventure humaine entamé sur ces routes escarpées, ces chemins chaotiques, ces torrents de pluie, ces vallées escarpées,
et qui s’achèvera sur les rails rectilignes, face à ses deux visages apaisés, devant l’écran de fumé d’un cheval de fer : tout un symbole.
Avec sa mise en scène sans recherche de performances a la "The revenant", mais avec des plans « à l’ancienne » renvoyant merveilleusement au cinémascope (ah, ce plan des cavaliers sur la crête avec le coucher de soleil…), des travellings contemplatifs alternés avec des prises de vue steadicam a la ceinture pour dynamiser les combats, Scott Cooper renoue esthétiquement avec le western classique et le film d’aventure, tout en modernisant la forme. Une réalisation de sage a très agité, qui nous émoustille, alors que l’interprétation sacralise le message de fond sans le rendre pédant.
« Hostiles » possède cette hauteur prompte à toucher les cimes du 7e art, poussé à la grandeur par un étourdissant Christian Bale.
Epoustouflant !