En 1923, le romancier anglais D.H. Lawrence fait un triste constat sur l’Amérique et les Américains « L’âme américaine est par essence dure, solitaire, stoïque, meurtrière. Elle l’est toujours aujourd’hui. » Si le réalisateur Scott Cooper a mis cette citation en préambule de son film c’est probablement que pour lui 1923 c’est aussi aujourd’hui.
Joe Blocker, un capitaine de cavalerie, hanté par sa guerre contre les indiens doit contre son gré escorter un chef cheyenne, Yellow Haks, emprisonné et très malade avec sa famille, jusque sur sa terre natale. Sur le chemin, le soldat et ses hommes croisent Rosalie dont la famille a été massacrée par des Comanches. Hagarde, elle se joint à ce convoi bizarre. Le voyage ne sera pas de tout repos.
Tous les personnages du film sont très travaillés : ainsi Joe Blocker a une hargne et déteste profondément les indiens. Ses meilleurs amis ont été tués, il a été amené à beaucoup tuer, massacrer et il est prêt à continuer (tout au moins au début du film). Pourtant malgré cela il ne nous est jamais montré comme étant « raciste ». Jamais (à l’encontre d’autres personnages du film) il ne manifeste un préjugé sur l’infériorité supposée des peuples indiens contre lesquels il lutte. C’est un militaire avec sa loyauté envers son pays : il a ordre de, il exécute. S’il avait ordre de tuer des russes ou des chinois son attitude serait la même. Il doit conquérir un territoire, il le fait. Raciste, il ne l’est en rien, si l’on en juge par l’affection particulière envers son camarade noir ; et il en est de même pour le chef cheyenne : il fera un deal avec son ennemi blanc parce qu’il le mène là où il souhaite, parce qu’il a perdu son territoire qu’il a essayé de garder avec la même sauvagerie que les blancs. Les deux sont des hommes justes : à mesure que le film avance Il n’y a plus de méchants, de gentils, de Cheyennes ou d’Américains, il n’y a plus que des hommes qui apprennent qu’il faut pardonner à l’autre pour se trouver soi-même. Ils vont se faire massacrer par ceux qui n’ont pas compris cela, ne veulent pas respecter la loi et n’admettent pas l’autorité de l’état.
Le western est le genre cinématographique qui explique le mieux les calamités des États-Unis : au vu de celui-ci dont l’histoire date de 1892, trente ans après la Guerre de Sécession ; nous allons vers la fin d’un conflit ethnique, une colonisation, un long génocide ; on comprend mieux pourquoi les étatsuniens sont si attachés à l’arme qu’ils ont dans leur table de nuit ou à la ceinture. Tout ça n’est pas si ancien. Si j’étais étasunien, mes grands-parents auraient vécu ça, auraient été amenés à se défendre soit contre les indiens, soit contre l’invasion des migrants blancs. Ils m’auraient raconté ce type de vécu. On revient à a citation de D.H. Lawrence choisie par le réalisateur « L’âme américaine est par essence dure, solitaire, stoïque, meurtrière. Elle l’est toujours aujourd’hui. »
Scott Cooper nous offre un western humaniste, flamboyant, âpre et poignant, respectueux des langues indienne ; les traditions indiennes y sont montrées sans folklore On se laisse porter par des panoramiques de toute beauté accompagnant le cheminement de la caravane ; la musique de Max Richter accompagne la mise en scène en intensifiant discrètement émotion ou frisson de l’intrigue tout en se mêlant au pas des chevaux.
C’est puissant, beau, magistral : on peut regretter la scène finale, très happy-end américain ou il ne manque plus que « ils se marièrent et eurent beaucoup d’autres enfants »… Dommage, mais cela ne dure dans le film que quelques secondes… ne sortez pas toutefois avant la fin !