Silence Freaksion….Avec « La Forme de l'eau » Guillermo Del Toro replonge dans un de ses thèmes de prédilection, celui ou malgré leurs apparences, les monstres ne sont vraiment pas ceux que l’on pense. Un sujet apparu au cinéma peu après la naissance du parlant, le « Frankenstein » de James wales (1931) esquissant en 1931 le questionnement beaucoup plus direct de l’année suivante avec « La foire aux monstres » (« freaks») de Tod Browning. De « La belle et la bête » (Jean Cocteau -1946) a « Elephant man » (David Lynch -1980), en passant par « L'Étrange Créature du Lac Noir » (Jack Arnold -1954) difficile d’énumérer toutes les œuvres qui emprunteront, plus ou moins frontalement, cette trame de fond pas vraiment novatrice donc mais suffisamment universelle pour augurer, entre les mains d’un magicien comme le mexicain, que la bête soit apprêtée pour les concours. La pluie de récompenses et les scores du box-office consacreront un succès (presque) annoncé, et les dollars amassés donneront à la peau de l’amphibien un vert encore plus éclatant.
Ce monstre aquatique, c’est celui qui arrive dans un laboratoire gouvernemental tenu secret, enchaîné dans un réservoir d’eau aussi salée que celle de l’Amazone ou il a été capturé par l’armée américaine. Ramené par celui qui est chargé de sa surveillance, le colonel Strickland (Michael Shannon), dont l’allure et les attitudes tiennent de l’officier de la gestapo, fait régner la terreur auprès des employés du centre parmi lesquels une femme de ménage muette au physique quelconque.
Alors que le colonel se mue en bourreau avec la créature, Elisa (Sally Hawkins), intriguée par sa découverte et touchée par le martyre qu’elle endure, va faire preuve de la plus grande bienveillance envers cet être pour le moins singulier.
Une complicité naîtra entre eux deux, au point de devenir son unique préoccupation dans sa vie routinière, ou elle partage sa solitude sentimentale avec un vieil artiste homosexuel dans un appartement au-dessus d’un cinéma.
Cette improbable histoire d'amour entre deux êtres au final pas si différents que cela dans le regard des autres tient de la pure fable fantasmagorique, un domaine de prédilection sur le papier pour un réalisateur rompu à l’exercice depuis le début de sa carrière.
Avant de nous laisser emporter par l’éblouissante reconstitution d’un Amérique « Cold War », la magnificence du « monstre » écaillé, la somptuosité de la pyrotechnique, la splendeur des images, je suis d’abord quelques peu interpellé dès les premières minutes par un étrange sentiment de « déjà vu ». Il m’aurait fallu être sourd ET aveugle pour ne pas entendre les aboiements de Jeunet et des fans de son « Amélie Poulain » à propos de supposées fortes inspirations et quelques ressemblances…sachant qu’il y a une certaine forme de récurrence à trouver des similitudes plus ou moins probantes entre deux ou plusieurs films, en partant du postulat simpliste que le 7e art n’invente plus grand chose depuis les Eisenstein, Murnau, Chaplin, Welles, Cooper et quelques autres pionniers ou/et génies du cinématographe, autant dire que je m’en tamponnai royalement. Et pourtant, il faut bien reconnaître que dès la scène d’intro, son esthétique avec ce grain jaunâtre, ses décors d’époque, sa voix off, sa comptine…on n’est pas très loin du Paris de carte postale du français, en un point presque déroutant, même en d’autre lieu et une époque différente. Je reconnais ne pas vouer un culte particulier à cette « Fabuleuse histoire » (un peu plus à « Delicatessen » auquel on pense aussi, mais plus en nuances). La suite du métrage contribue, avec notamment cette reprise de la « Javanaise », donc en francisant encore un peu plus un récit pourtant situé aux USA, a l’agitation.
Un malaise donc ? Non, pas vraiment.
Principalement parce que j’ai toujours trouvé que le film de Jean-Pierre Jeunet souffrait d’ un cruel manque d’aspérité sous couvert d’une imagerie aussi jolie qu’éthérée, au couleur d’un (certes très beau) roman photo parfumé a la guimauve, avec sa galerie de personnages empaillés et à la si forte caractérisation quelle pousse du cartoonesque à la caricature, une romance chloroformée et hygiénique…comme dans un numéro de « Nous Deux » (titre historique d’un pulp à la française, note pour les plus jeunes) !
Alors que de son côté avec une même recherche esthétique Guillermo Del Toro érotise cette histoire d’eau comme rarement dans ses précédents films, envoie quelques fulgurances notamment
avec des scènes de grande violence verbale et physique, lors de quelques plans sanguinolents parfois jusqu’à la mort, torture les sens en même temps que ses protagonistes, nous émeut….bref, une séance de vrai Cinéma, avec sa galerie d’émotions dont en particulier ce plan de la bête retrouvée en train de s’émerveiller au milieu de ce cinéma très Grand Rex-ien, face à l’écran: a tomber!
Pour ces raisons, le film n’a pas à souffrir de la comparaison avec celui de notre compatriote, « La Forme de l'eau » possédant tous les reliefs qui lui faisaient défaut, et à aucun moment ne sent le marshmallow à 50cents ! De plus la créature (extraordinaire combinaison et jeu de Richard Jenkins) est une des plus belles de l’ère contemporaine, même si (bien sûr) elle puise sur celle de Jack Arnold, mais sans nécessité de porter des lunettes en papier pour l’admirer. Michael Shannon est un s…..d de colonel moutarde (qui pique !) alors que Sally Hawkins, éblouissante de candeur est le personnage fort du film, dans une interprétation très « The Artist », tous réussiraient presque à faire de ce film un monument…mais qu’il n’est pas à mes yeux. L’intrigue manque d’exploration, un peu trop "a l’étroit", le message est quand même outrancièrement "politiquement correct" avec de bons gros clichés (le facho, l’homo, l'handicapée, la peur de l’étranger…), une union vite sacralisée (on comprend qu’elle soit en manque mais bon…), et l’ensemble quoique d’une incontestablement beauté s’étire un peu trop sur la longueur, avec malgré tout pas grand-chose de vraiment très nouveau.
Alors vous pourriez me dire que face à ce monument d’esthétique je fais la fine bouche, et je vous répondrai que non, car le mexicain succombe encore un peu trop à la forme au détriment du fond. Certes avec la forme majestueuse d’un produit Entertainment de luxe, mais comme à la bestiole, il me manque un peu de sel, ce petit supplément d’âme…
Alors on barbote d’un évidant plaisir, avec une jolie bouffée d’H.2.O . Rafraîchissant.