Qui est le film ?
Avec The Shape of Water (2017), Guillermo del Toro signe sans doute son œuvre la plus célébrée, couronnée par l’Oscar du meilleur film. Après Cronos, Le Labyrinthe de Pan et ses incursions hollywoodiennes, le cinéaste mexicain revient à une veine intime où le fantastique dialogue avec l’histoire. Situé dans l’Amérique des années 60, au cœur de la guerre froide et de ses laboratoires secrets, le film raconte l’histoire d’Elisa, femme muette qui tombe amoureuse d’une créature amphibienne détenue par l’armée. En surface, un conte improbable. En profondeur, une fable politique et poétique sur l’altérité, le pouvoir et la possibilité d’un monde plus hospitalier.
Que cherche-t-il à dire ?
Derrière son apparente histoire d’amour, The Shape of Water cherche à mettre en crise nos réflexes de rejet et nos normes de perception. Del Toro déplace la question : il ne s’agit pas de croire à la romance interspécifique, mais de comprendre ce qu’elle signifie. La relation entre Elisa et la créature devient une parabole de la solidarité envers les marginalisés, les sans-voix, les invisibles. Le film ne prêche pas seulement l’empathie : il s’interroge sur ce que coûte reconnaître l’Autre, sur ce qu’il faut abandonner de soi et de son confort pour accueillir une différence radicale.
Par quels moyens ?
Del Toro met en place la grammaire du conte : héroïne marginale, épreuve initiatique, transformation par l’amour. Mais cette syntaxe classique est détournée par une mise en scène saturée de détails rétro-futuristes, de décors oppressants, de néons froids. La naïveté des archétypes rencontre la dureté d’un monde structuré par la violence politique.
L’amphibien n’est pas un monstre de foire mais un révélateur. Détenu, instrumentalisé, exhibé, il incarne toutes les formes d’altérité réduites au silence. Sa gestuelle, ses regards, ses silences construisent un langage qui dit plus sur notre responsabilité que mille discours.
Elisa est privée de parole, mais Del Toro fait de ce handicap une puissance de perception. Ses gestes, ses rituels, sa capacité à entendre autrement les bruits du monde lui donnent une richesse d’expression que la norme ignore. Sa résistance ne passe pas par des discours, mais par le soin, par la complicité, par la tendresse. Le film suggère ainsi que l’héroïsme véritable réside moins dans l’action spectaculaire que dans l’invention de formes d’attention.
Face à elle, Strickland incarne la masculinité triomphante des années 60 : froideur militaire, autorité sans faille, logique d’efficacité. Il ne voit dans la créature qu’une ressource stratégique ou marchande. Le laboratoire devient métaphore : c’est un lieu où le vivant est disséqué, mesuré, vendu. Le contraste entre Elisa et Strickland oppose deux visions du monde : celle du care et celle de la domination.
Autour d’Elisa gravite une communauté d’outsiders : Zelda, femme noire assignée aux tâches invisibles, et Giles, artiste vieillissant et homosexuel. Ensemble, ils forment une coalition des marginaux qui oppose sa fragilité solidaire à l’hégémonie des dominants. L’histoire d’amour n’est pas posée comme une provocation bestiale mais comme une alliance consentie, construite dans la réciprocité.
La matière aquatique traverse chaque plan : condensation, pluie, baignoires, réservoirs. Elle devient la texture même du désir et du secret. Les verts et les teintes bleuâtres confondent la créature et son milieu. Dans cette logique, voir à travers la buée ou la vitre embuée revient à s’exercer à un regard patient, à apprendre à discerner ce qui se cache derrière l’opacité du monde.
Enfin, la bande-son remplace les dialogues manquants. Les respirations, les bulles, le silence épais de l’eau construisent une matière sonore qui traduit la sensibilité des personnages. Les séquences musicales, dansées ou rêvées, sont moins des échappatoires que des propositions de langage : quand les mots manquent, la chorégraphie prend le relais.
Où me situer ?
Je suis fasciné par la cohérence morale et esthétique du film, par la manière dont il noue la question politique à une écriture de conte. Mais une tension demeure : la romance interspécifique, aussi métaphorique soit-elle, trouble parfois la lisibilité. Del Toro contourne l’écueil par l’ellipse et le tact, mais la question persiste : jusqu’où peut-on représenter l’amour de l’Autre sans le réduire à une fable édifiante ?
Quelle lecture en tirer ?
The Shape of Water nous apprend à mesurer ce que signifie reconnaître un être qui ne nous ressemble pas. Il ne s’agit pas seulement d’aimer, mais de consentir à perdre quelque chose : une part de son appartenance sociale, de son confort, peut-être même sa vie. Del Toro transforme une romance impossible en un outil critique : et si la vraie modernité n’était pas la maîtrise du vivant, mais la capacité à lui faire place ?