Le véritable problème du film réside dans son caractère ultra prévisible, avec un scénario cousu de fil blanc comme on en voit rarement. A titre personnel, ce niveau de prévisibilité m’a rappelé Valerian de Luc Besson (pas un si mauvais film par ailleurs), notamment la scène d’introduction du général qui va être le futur méchant et dont l’identité est supposée rester secrète, mais le niveau de caricaturalité est tel, qu’au moment où le personnage rentre dans la pièce, le spectateur averti a déjà deviné le rôle du personnage (le personnage a l’air tellement méchant qu’il est forcément LE méchant).
Donc effectivement, comme cela a été souligné dans de nombreuses autres critiques, les méchants sont méchants et les gentils sont gentils : caricaturalité, manque de nuance.
Le scénario tient dans un canevas à la Flipper le dauphin qu’on peut résumer ainsi :
1-Introduction du personnage « élu » pour rencontrer tel animal fantastique (focus sur sa vie etc
2-Première rencontre difficile avec l’animal (il surgit sous la vitre
3-apprivoisement mutuel progressif (scène des œufs
4-naissance de la vraie amitié : on la célèbre dans la joie (musique et danse
5-Attaque des très méchants qui veulent tuer/capturer l’animal ami (menace de la dissection) : l’humain protège l’animal
6-Le méchant prend temporairement le dessus à la suite de rebondissements multiples (il les shoot sur le dock
7-Inversion des rôles : après avoir été protégé l’animal protège son protecteur, le méchant est capturé/tué
8-bonheur et joie : fin
Le film est donc effectivement le re-jeu du topos bien connu de l’histoire de la relation fusionnelle homme-animal (Lassie, Marsupilami, Beethoven…), thème relativement enfantin comme le montre ces solides références. Del Toro en reprend largement la trame, en la pimentant un petit peu puisqu’il s’autorise une relation sexuelle inter-espèce, ce qui nous fait quelque peu sortir du monde enfantin, je le reconnais, mais cela reste quasiment la seule nuance qu’il apporte.
Quelle est la conséquence du caractère monolithique des personnages et du scénario ?
Un manque de tension indéniable. Puisque les personnages sont, un peu comme dans une tragédie, obligés de faire ce que leur condition les oblige à faire, il ne peut y avoir de suspens, on ne peut pas haleter en se demandant ce qu’il va se passer ensuite, puisque c’est évident : en résulte l’ennui, et ce très désagréable sentiment d’être plus intelligent que le film. (par opposition, le bon film c’est celui qui vous perd, qui vous malmène, qui vous surprend, qui vous fait vous sentir con, vous tromper). Ce défaut majeur rend le film relativement médiocre, malheureusement.
Comment le film aurait-il pu sortir de cet écueil ?
Pour reprendre la comparaison avec Valérian, qui, à mon sens, est un film extrêmement similaire dans les défauts, et avec lequel on pourrait dresser un parallèle efficace ; la différence majeure se situe dans l’exploitation du merveilleux/science-fiction. Là où, à mon sens, Valérian est un meilleur film que La forme de l’eau, c’est dans l’utilisation du merveilleux, qui, car il est créé, est forcément inconnu du spectateur, et va surprendre. Le film de Del Toro reste, à l’image du Labyrinthe de Pan, très ancré dans le réel, le merveilleux, s’il est présent, est toujours subordonné au réel, jamais dominant, et n’est pas tellement plus que du fantastique. Pourtant l’une des seules scènes qui m’ait surpris, est celle de la régénération capillaire de mr Arzoumanian : à ce moment il y a une belle intrusion du surnaturel dans la réalité.
TLDR : Del Toro aurait pu racheter la prévisibilité de son scénario en jouant plus sur le côté fantastique de sa créature, qui n'est, à mon sens, pas assez exploré (bien que ce soit assez évidemment un choix délibéré du réalisateur). Pour moi, cela aurait été un moyen pour rehausser le film, comme ce fut le cas pour Valérian, qui ne l’oublions pas, avait un scénario du niveau d’une blague carambar.
Conclusion :
Indubitablement Del Toro a voulu faire un film à succès, et a réussi, étant donné son oscar et les 126 millions d’entrées à ce jour. Pourtant, cette lucrative popularisation du film se paye de l’intelligence de l’œuvre, qui en ressort plate et ennuyante. Malheureusement, Del Toro n’a pas réussi, pour cette fois, au véritable tour de force du réalisateur, qui consiste à amener la subtilité avec suffisamment de brio pour qu’elle soit perçue par le plus grand nombre, tout en contentant les pédants et les esthètes.