Johnny (Josh O’Connor), jeune homme qui n’a pas appris à sourire, travaille du matin au soir dans la ferme familiale, paumée dans le paysage du fin fond de l’Angleterre. Sa grand-mère Deidre (Gemma Jones) et son père Martin (Ian Hart), malade et handicapé, comptent sur lui. Le jeune éleveur des moutons noie ses frustrations quotidiennes dans l’alcool et tente de les oublier par des relations sexuelles occasionnelles. Un jour, son père engage Gheorghe (Alec Secareanu), un saisonnier roumain, pour l’aider. Une relation intense, qui pourrait changer la vie de Johnny à jamais, naît entre les deux hommes.
J’ai découvert ce film en avant-première lors du Festival du film lesbien, gay, bi, trans, queer et de Paris, Chéries-Chéris. La séance suivie d’un débat avec le réalisateur Francis Lee m’a permis d’apprendre à connaître les intentions du metteur en scène.
L'histoire du premier long métrage du britannique se déroule dans la chaîne des Pennines, dans le Yorkshire, au nord de l'Angleterre. C'est la région où le réalisateur a grandi, son père y élève toujours des moutons. Et c'est le paysage lui-même qui a servi de point de départ de Seule la terre. L’environnement qui est indispensable pour comprendre le fonctionnement d’une personne isolée géographiquement et socialement, en l’occurrence Johnny qui a dû mettre toutes ses émotions de côté, dans une communauté où les gens sont trop fatigués après de longues journées d’un travail harassant pour « se chercher ».
Le fonctionnement qui est justifié aussi avec le travail de caméra — installée entre les personnages, pour qu’ils ne puissent jamais se soustraire au regard du spectateur. La caméra est continuellement du côté de Johnny, le personnage principal, presque toujours par-dessus son épaule. Au début du film, il est seul dans le cadre, et progressivement, comme dans l’histoire, il devient de moins en moins isolé. Les mouvements de caméra reflètent non seulement les paysages, mais aussi l’état émotionnel des protagonistes. En ce sens, le réalisateur a cherché, en compagnie du directeur de la photographie Joshua James Richards, dépeindre le bouleversement que Gheorghe introduit dans cet univers, sa façon de modifier cet environnement, d’apporter sa propre « lumière » dans ce monde sombre et insensible.
Trois mois avant le tournage Francis Lee a commencé à travailler avec les acteurs. Ce temps a servi à renforcer le lien entre eux. Cela a permis de construire une zone de confort visible parfaitement à l’écran. L'interprétation habitée de l’acteur principal, Josh O'Connor, récompensé d'un prix d'interprétation à Dinard, apporte beaucoup au film. Son visage s’illumine littéralement au fur et à mesure qu’il se rend à l’amour, qu’il chemine vers lui. À la fin, Johnny se fait beau comme un avenir, enfin, devenu possible. Le metteur en scène évite toutes les lourdeurs redoutées concernant les personnages secondaires. Le réalisateur porte aussi une attention particulière aux animaux, notamment lors d’une magnifique séquence : un geste de Gheorghe pour aider un agneau à survivre, qui commence dans le sang et finit dans la pure tendresse.
Le son fait partie essentielle du film. Francis Lee a travaillé l’image et le son en même temps au montage (avec Chris Wyatt). Il a construit un « paysage sonore » fait de sons naturels : le bruit du vent a été soigneusement orchestré, certains chants d’oiseaux, les bruits des moutons un par un, et le son du feu de camp ont été mûrement réfléchi. Tout a été fait pour que le son soit un élément à part entière de l’univers sombre et brutal du film. L’idée de composer une atmosphère avec une certaine texture, en utilisant le bruit du vent presque comme un chœur, qui tranche avec l’histoire profonde et émouvante qui se déroule dans ces lieux inhospitaliers. La musique de Dustin O’Halloran et Adam Wiltzie fait l’appel à ce paysage, gigantesque et oppressant.
Seule la terre a ceci de particulier qu'il s'agit d'un film à la fois classique et surprenant. A première vue, on croit avoir affaire aux films de coming out comme on en voyait dans les années 1990. Pourtant le vrai sujet est ailleurs. Le film raconte la difficulté de s'assumer dans un tel milieu — mais il raconte surtout l'apprentissage, à l'image de Moonlight (l’Oscar du meilleur film 2017, même si pour moi le meilleur film c’était bien Manchester by the Sea), d'une autre masculinité. Ici, l'apprentissage des sentiments, de l'amour, de la tendresse, qui tranche avec les premières scènes de baise.
Seule la terre a été remarqué dans les prestigieux festivals de Sundance (le prix de la mise en scène) et Berlin (le prix du jury du magazine Männer). Le titre original God’s own country fait allusion à la région dans laquelle se situe l’histoire, ainsi surnommée pour ses paysages d’une beauté presque irréelle. Seule la terre est à la fois une rugueuse éducation sentimentale et une lumineuse chronique paysanne. Le décor y est pour beaucoup dans sa réussite : plans larges, magnifiques, dans des plaines caillouteuses et venteuses, où les corps des hommes, appelés à souffrir, n’ont pas le temps d’aimer. Ce Brokeback Mountain dans la campagne anglaise touche autant par sa mise en scène réaliste que par l’alchimie extraordinaire qui se dégage des deux interprètes principaux. Il y a forcément du Ken Loach dans cette approche du monde prolétaire, j’oserai même dire du Murnau dans cette promesse naturelle de pouvoir tout recommencer — la vie, l’amour, les erreurs et les quêtes de rédemption. On peut également y retrouver des nombreuses références picturales, surtout des peintures et des photos romantiques : Caspar David Friedrich, photographie victorienne. Mais surtout il y a, dans ce décor âpre, une tendresse qu'on n'avait pas vu venir.