Le film de Mati Diop sur l’immigration s’intéresse en amont à ceux qui restent. La réalisatrice s'intéresse à l'Odyssée de Pénélope plutôt qu'à celle d'Ulysse et par cette perspective, met en lumière un versant intime et silencieux de l’exil: celui des êtres laissés derrière, suspendus entre absence, attente et douleur. Au delà d’une fresque sociétale du Dakar qui dénonce avec justesse des inégalités révoltantes, le long-métrage est donc aussi une représentation du deuil et de ses étapes. Après le choc et le déni qui plongent la protagoniste dans une profonde langueur, le stade de la colère apparait sous une forme surnaturelle inattendue. Les femmes, desquelles les hommes ont été arrachés par une société qui leur refusait ce qui leur était dû, les vengent en étant possédées par les fantômes des défunts. Le drame sociale bascule ainsi peu à peu vers un registre fantastique, surement dû à une volonté de la réalisatrice d’accorder à tous un accès aux enjeux sociétaux qui animent le film. Par le chemin tortueux que semble emprunter le film en voulant faire parler les morts à travers des demoiselles aux yeux révulsés, il révèle en réalité une certaine volonté de mettre en avant l'émancipation des femmes en Afrique. La protagoniste Ada traverse ainsi le périple du deuil jusqu’à l’acceptation, ce qui lui permet de trouver sa propre identité et de s’émanciper d’un cadre sociale qui tente de lui imposer un destin contraire à sa volonté. C’est ce qui donne au film son aspect universel, d’une recherche de soi à travers le deuil et à l’encontre des mœurs sociales injustes. La finesse de l’écriture et de la réalisation nécessite de plus, un travail de réflexion. Atlantique ne dicte pas un sens, mais suggère et trace des pistes que le spectateur doit compléter par une attention active et un travail de déduction. Les thèmes, abordés de manière métaphorique, et la forme hybride du film ne rendent sa réalisation que plus intéressante.
Cependant, malgré ces qualités indéniables et la performance remarquable des acteurs non-professionnels, l’aspect fantastique prononcé présente aussi des inconvénients. Les représentations des fantômes par l’intermédiaire des femmes empêchent parfois de ressentir leur deuil et leur volonté, emportée par celle des hommes décédés. Ainsi, même si le film observe tout d’abord le destin de ceux qui restent, leurs voix sont ensuite tues au profit de celles des défunts et cela empêche l’identification. De plus, les nombreux symboles et métaphores présents au cours du film, tel l’océan, les incendies ou encore la possession surnaturelle des femmes par les esprits des hommes, sont intéressants mais sont parfois trop appuyés. Les plans symboliques surchargent alors le long-métrage, dont les messages louables pourraient être véhiculés avec plus de subtilité. Enfin, le mélange des genres, entre romance, policier, fantastique et documentaire est prometteur mais se révèle aussi un peu confus dans l’avancée du film.
Le premier long-métrage de Mati Diop est donc un film intéressant et touchant rempli d’idées fortes et originales, mais qui se perd parfois dans les nombreux procédés cinématographiques utilisés.