Plus d’une fois ça m’est arrivé de me demander pourquoi le naturalisme dans le cinéma sud-coréen ne me dérange pas du tout alors qu’il me pose un véritable problème dans le cinéma français. Eh bien pour le coup, voir ce « Burning » de Lee Chang-Dong m’a rappelé un certain nombre de réponses. Alors certes, il y a toujours le plaisir du dépaysement qu’on peut avoir à se retrouver face à un film naturaliste étranger et qu’on a moins spontanément dans un cadre qui nous est plus familier. Malgré tout, au-delà de ça, accordons à la mise en scène de Lee Chang-Dong cette capacité à nous montrer quelque-chose sans pour autant nous l’imposer ainsi que cette qualité qui consiste à nous raconter une histoire sans pour autant l’enfermer dans un cadre rigide. Il y a de la rigueur, mais surtout il y a de l’aération. Ce n’est pas chaotique, c’est juste épuré. Et c’est là pour moi que se trouve l’écart abyssal qui existe entre un « Burning » et n’importe quel autre film Dardenno-Kechicho-Brizéen. Côté « français », le réalisateur ne va jamais cesser de gigoter sa caméra, casser ses lignes et ses cadres dont il nous dira qu’ils sont des prisons pour l’expression du cinéma. Mais à remuer ainsi pour rien, tout en imposant l’émotion par une focalisation outrancière sur la misère du monde, le réalisateur n’émancipe rien si ce n’est son propre ego. Il rappelle juste en permanence qu’il est là, qu’il est le maître des émotions, et que tout ce qui se passera à l’écran et dans nos cœurs lui sera dû. Dans « Burning », c’est tout l’inverse qui se passe. Les cadres sont stables, millimétrés et raffinés. Il cherche à épouser les courbes et les couleurs d’un espace dans lesquels les personnages mais aussi les spectateurs vont pouvoir vivre et évoluer. Même chose pour cette intrigue qui laisse souvent la place à l’interprétation. Rien n’est surligné. Rien n’est d’ailleurs explicitement certifié sur ce qu’il en est réellement des choses. (
Haemi a-t-elle été tuée ou bien a-t-elle juste décidé de fuir sans laisser de trace ? Toutes les interprétations sont possibles. La montre laissée chez Ben peut-être la preuve qu’il est un serial-killer tout comme elle peut simplement dire qu’il garde un souvenir de ses conquêtes qu’il sait passagères. Le dernier appel reçu par Jongsoo de la part d’Haemi peut tout aussi bien être une tentative d’appel à l’aide comme une erreur de manipulation. Le chat récupéré par Ben est peut-être Chauffo… ou bien peut-être que Jungsoo a vu ce qu’il a voulu voir, interprétant tout ce qui allait dans le sens de sa perception biaisée.)
Mais tout ça ne veut pas dire pour autant que Lee Chang-Dong ne nous dit rien par son film. Au contraire, « Burning » dit beaucoup de choses. Il se contente juste de le dire en allant, en posant les choses, en nous faisant cheminer à travers l’expérience que Jongsoo a eu de toute cette histoire. Cette histoire d’ailleurs est au fond assez simple (du moins sur ses deux premiers tiers) mais elle a fini par me prendre, et tout cela parce qu’elle m’a laissé une place pour m’y installer et y évoluer. Ainsi, oui, j’ai fini par comprendre le cœur du propos : ce fameux « burning ». Il ne s’agit pas de nous parler de ces flammes qui embrasent les serres en plastique ou les Porsche. Il s’agit plutôt de nous parler de la flamme qui ravage Jongsoo. Comment lutter contre cette situation qu’on ne maîtrise pas ? Contre l’envie de l’autre que la passion rend impossible à interpréter ? Contre ce rival qu’on hait forcément plus que de raison ? Contre la culpabilité d’avoir été nonchalant quand la cause paraissait acquise puis colérique et insultant quand la cause paraissait perdue. Ainsi les sens se troublent. Les interprétations finissent par aller dans l'orientation qui permettra aux flammes de sortir et d’aller ravager autre chose que soi.
Ainsi on est prêt à se convaincre qu’il devait bien y avoir un puits, même si la seule personne à le confirmer est la plus fantasque de toutes. On est prêt à se convaincre que l’ami Ben est un sadique, quitte à devoir s’appuyer sur des récits de serres brûlées qu’aucune preuve concrète n’est venue confirmer. On est prêt à se convaincre d’un meurtre même si tout cela ne repose que sur un appel, une montre et un chat. On est prêt à tout car on ne contrôle plus rien. Les brasier n’est plus circonscrit. Il brûle quiconque se retrouve à proximité. Et à la fin il ne reste plus rien. On est nu. On a froid. Et on s’en va vers le néant sans savoir de quoi sera fait demain.
En cela, « Burning » ne raconte rien d’extraordinaire. Il ne prend pas fait et cause pour la lutte trendy du moment. Il ne cherche pas à prendre en otage nos sentiments ou nos émotions. Non. « Burning » est un film humble. Il s’intéresse à une chose simple et qui nous touche tous. Son histoire est banale, mais elle nous est ouverte. On ne nous impose rien. On nous laisse y respirer et y ressentir. Pas de leçon. Pas de message. Juste un partage. Ce film est tellement… coréen. Et je crois qu’au fond c’est ça qui différencie tant le cinéma coréen naturaliste du cinéma français naturaliste. A mon sens le problème ne vient pas du cinéma ou du naturalisme en lui-même. J’ai donc envie de dire : cinéastes français, prenez-en de la graine… Bon après, ce n’est que mon point de vue. Donc si vous n’êtes pas d’accord et que vous voulez qu’on en discute, n’hésitez pas et venez me retrouver sur lhommegrenouille.over-blog.com. Parce que le débat, moi j’aime ça… ;-)