Midsommar est probablement l’un des paris les plus audacieux d’Ari Aster : un film d’horreur presque intégralement baigné de lumière, où le jour, au lieu d’apaiser, expose, révèle, écrase. Cette clarté permanente crée un huis clos paradoxal, ouvert sur la nature mais refermé sur lui-même, avec un cycle saisonnier qui s’impose comme un arrière-plan mythologique. Le film s’ouvre dans la nuit la plus sombre et se déploie ensuite dans l’éclat d’un été scandinave presque irréel, comme si tout le récit s’inscrivait dans une oscillation entre deux mondes.
On retrouve ici l’intelligence du cinéma d’Aster : des signes disséminés partout, des apparitions discrètes, jamais des fantômes à proprement parler, plutôt des surgissements visuels qui prolongent le sens de l’action et une mise en scène qui ne surexplique rien mais laisse les indices travailler en sourdine. Les effets visuels sont rares, maîtrisés, et d’autant plus puissants lorsqu’ils interviennent : organiques, sensoriels, parfois gore mais toujours sublimes.
La structure narrative s’approche en effet du slasher :
une communauté isolée, des personnages amenés les uns après les autres vers leur propre disparition.
Et c’est peut-être la limite du film : certains comportements semblent guidés davantage par la logique du genre que par l’intelligence de chaque personnage. Pourtant, même dans ces moments plus prévisibles, Midsommar reste porté par une cohérence thématique forte.
Car, comme toujours chez Aster, tout converge vers ses obsessions :
la famille comme refuge illusoire, la manipulation, le besoin d’appartenance, la fragilité psychique et le manque de contrôle.
Dani, incarnée par Florence Pugh, condense cette tension entre vulnérabilité et instinct de survie. Aster écrit pour les femmes des rôles d’une grande complexité, comme Toni Collette dans Hérédité, et Dani s’inscrit dans cette lignée :
une figure traversée par la douleur, la dépendance affective, le besoin d’être vue et portée.
Ce qui a parfois dérouté, c’est la tentation de lire Midsommar moralement : comme un récit où certains personnages “mériteraient” leur sort. Mais Aster ne filme jamais la punition ni la justice. Il filme les zones grises, les dérives affectives,
la quête désespérée d’un espace où guérir, même lorsque cet espace devient un piège. Le sourire final de Dani n’est pas une vengeance : c’est l’ambiguïté totale, un mélange de libération, de perte de soi, de vertige existentiel, de solitude comblée par un collectif inquiétant.
Cela dit quelque chose de l’isolement contemporain, du besoin de lien et des dérives qu’il peut engendrer.
La beauté du film repose aussi sur son rapport à la nature : une végétation écrasante, omniprésente, qui semble parfois se déformer comme un corps, devenir presque animale. Le végétal y est à la fois séduisant et menaçant, luxuriant et charnel.
Et l’une des clés majeures de cette atmosphère est la bande-son de Bobby Krlic (The Haxan Cloak). Une musique à la fois solennelle et rituelle, faite de nappes anxiogènes, de vibrations telluriques, de moments presque sacrés. La partition ajoute une gravité ancestrale au film, un sentiment de cérémonie sans fin qui enveloppe chaque scène. Elle dialogue parfaitement avec la photographie éclatante, presque délavée, créant un contraste permanent entre l’apparente pureté du paysage et la noirceur du récit.
Midsommar est donc moins un film d’horreur “à rebondissements” qu’un grand rituel cinématographique : une lente immersion dans un espace où les frontières
entre soin et emprise, renaissance et sacrifice, communauté et secte,
sont constamment brouillées. C’est un film qui frappe moins par ses excès que par sa cohérence et qui reste, encore une fois, profondément marqué par la sensibilité unique d’Ari Aster.