Sous un même angle de prise de vue que s'ils étaient Américains, mais avec un angle culturel différent, Francesco Rosi et ses sbires vont explorer New York, et plus particulièrement la mafia, comme de l'intérieur. Mais de l'intérieur, il y en aura trop : intérieurs de voitures, de commissariats, de larges vestes grises... on en viendrait à adorer bêtement les scènes où l'on ouvre une fenêtre sur un mur couleur ville.
Non vraiment, on passe trop de temps à se demander quelle audience pourrait être intéressée par ce film où tout le monde court après tout le monde pour en revenir au point de départ. Si l'œuvre avait fait cela pour relater les faits réels, c'eût été compréhensible, mais elle ne prend pas vraiment la peine de se remplir de quoi que ce soit d'autre. L'histoire est brodée sur le tissu râbaché d'une police sachant pertinemment qui sont les coupables de quoi, sans pouvoir pour autant les arrêter. Quant aux coupables, justement, on n'en saura rien de plus que l'image donnée indirectement par les médias et la foule, fascinés par ces truands qu'on ne voit jamais truander et qui passent du coup pour des stars.
Les discours sont bien pensés, et les acteurs maîtrisent ce qu'ils doivent filtrer de leur naturel pour personnifier les mafieux, mais on n'a pas l'impression que cela leur demande beaucoup de travail. On a l'impression de contempler un ballet de slow où l'on sait tout du long que les conséquences seront sans importance. Lucky Luciano, tout le contraire d'un film qui marque.
Alors que le parrain cartonnait, nos amis Italiens lancèrent un film retraçant la fin de la vie de Lucky Luciano sans doute le plus célèbre parrain avec Al Capone. Joué par le cultisme Gian Maria Volonte, le film se veut trés réaliste refusant les artifices conventionnels du film de gangster. Si Rosi a du talent il est dommage que le résultat bien que très documenté soit aussi fade, le lyrisme fait défaut au film qui ressemble par moment à un docu-fiction alors qu'il avait tout a gagné en transformer son personnage principal en icône.
Lorsque Francesco Rosi réalise Lucky Luciano en 1973, Martin Scorsese sort son troisième long métrage, Mean Streets, le premier d'une longue série consacrée à la mafia italienne aux Etats-Unis. Ici Robert de Niro, là Gian-Maria Volonte.
Le génie de ce film, outre les quelques scènes typiques des films de gangsters (notamment la cultissime chorégraphie des Vêpres Siciliennes) est son intemporelle actualité, à l'heure où presque tous les gouvernements occidentaux ont choisi la politique du renvoi au pays des malfrats d'origine étrangère.
Côté scénario et réalisation, le découpage très particulier, suite de saynètes où les différents personnages se croisent sans lien évident, et le mélange anarchique de l'emploi des langues ne rendent pas facile la lecture du film, dont le thème principal est l'élévation de Charlie Luciano, au rang de maître incontesté du trafic de drogue international, depuis Naples où il a élu résidence, et la chasse opérée par les responsables de la section narcotiques des Etats-Unis.
Attention à ceux qui voudraient voir un film de gangster, un film biographique où l'on suivrait un personnage principal et ses péripéties...ils riquent fort d'être déçus. Ce magnifique film a pour sujet la mutation de la mafia après la prohibition. Le film montre ses aspects, son ascension irrépressible fondée sur la pauvreté extrême de l'Italie d'après-guerre (cf. les scènes de rue à Rome ou le bal en 1944), de l'incompréhension des étrangers dans un mezzogiorno gouverné par les mafieux. Lucky Luciano est un très grand film politique et historique. Le protagoniste est alors un prétexte car il s'agit de l'homme qui a transformé la mafia et c'est un film extêmement bien documenté sur elle. Enfin, étant un très grand admirateur de Gian Maria Volonté, il faut au moins voir ce film pour son incroyable interpétation, qui comme toujours ne déçoit jamais le spectateur.