Je ne suis pas un énorme fan des biopics. C’est bien souvent plus bio- que cinemato- graphique. Ça veut en raconter trop en oubliant comment le raconter. Ça ne sait pas faire des choix, et ça se laisse écraser par l'ombre du personnage principal, d’autant plus si sa vie, son oeuvre ont été denses, riches et imposantes.
Autant dire donc que je n’avais pas beaucoup d’attente pour ce biopic sur le barde le plus important du XXè siècle, celui qui a répandu le folk à la surface de la planète, vendu des millions d’albums armé de sa seule gratte et d'une voix de canard, pondu des tubes à la pelle, repris par des dizaines d’artistes, influencé des milliers d’autres, reçu le prix Nobel de littérature pour son oeuvre, seul chanteur à avoir eu ce privilège... Ouf! N’en jetez-plus. Parlez d’une figure écrasante et intimidante.
Oui, donc, si j’y allais, c’était avant tout parce que j’aime les chansons de Bob Dylan. Rien de plus.
Eh bien, à ma grande surprise, j’ai trouvé le film passionnant et très bien foutu. Un des rares biopics qui parvient à s’extirper de l’hommage mortifère hagiographique qui sent au choix, la naphtaline, la javel ou la guimauve, quand ce ne sont pas les trois à la fois.
Formellement, bon, c’est du James Mangold. Ça ne cherche pas à réinventer la roue. Ça reste sage et appliqué, sans effets d’esbroufe, mais avec une patine, une maîtrise et une lumière 70’s totalement en adéquation avec le sujet et l’époque. C’est surtout scénaristiquement que le film fait preuve d’une intelligence remarquable en se concentrant sur une courte période de la vie de l’artiste. Courte mais fondamentale puisqu’elle s’étend de 1961, l’année où ce parfait inconnu débarque en stop, la guitare en bandoulière à Greenwich Village, jusqu’en 1965 et le festival de Newport où le chanteur désormais célèbre renversera la table, et se mettra à dos la plupart des amateurs de folk en électrifiant sa guitare et en jouant avec un groupe.
Entre temps, nous aurons assisté à la crise des missiles de Cuba et à la paranoïa qui s’empare alors des américains alors qu’une frappe nucléaire imminente semble totalement possible, à la mort de Kennedy. Nous aurons croisé Woody Guthrie, dont les chansons ouvrent et ferment le film, Peter Seeger (remarquable Edward Norton), Johnny Cash, Joan Baez (coup de coeur perso pour l’actrice Monica Barbaro), assisté à des numéros musicaux intenses et qui exsudent la vérité (tous les acteurs jouent et chantent les morceaux et bon sang de bon sang que ça sonne vrai et que ça fait du bien des acteurs aussi impliqués. Le film est d’une magnifique musicalité même si j’ai pu regretter la trop grande brièveté de certains passages).
Et Bob Dylan, dans tout ça?
C’est LA plus grande réussite du film. Dylan est là, partout tout le temps, de quasi tous les plans. Il interprète plein de chansons, vit des amours, imprime sa marque sur les gens, sur l'époque. Mais, en vérité, il n’est nulle part. Soyons clair, vous n’en saurez guère plus sur Bob Dylan en sortant du film qu’avant d’y être entrés. Parce qu’on ne sait rien de plus de Dylan que ses chansons. Guère d’interviews, une biographie (Chronicles, Vol 1), qui est une vaste blague en ce qui concerne l’aspect autobiographique. Je veux dire, le bouquin est très bien, passionnant, mais ne raconte rien de l’auteur (et d’ailleurs, ma théorie perso, et de plus en plus évidente à mesure que les années s’écoulent, et ça fait maintenant deux décennies qu’il est sorti, c’est que l’appellation Vol 1 était une preuve supplémentaire de l’humour tordu de Dylan et qu’on n'aura jamais de Vol 2...).
Non, Dylan habite le film mais n’est pas là (I’m Not There, disait déjà le film de Todd Haynes de 2006 racontant le chanteur au travers de 6 acteurs différents. Entre parenthèses, voyez également ce film, il est top).
Et de toutes les manières, pour le peu qu’on devine de lui, Bob Dylan ne parait pas être un humain fondamentalement sympathique, trop concentré sur la musique pour interagir sainement avec un entourage qu’il ne regarde jamais franchement dans les yeux. Et Timothée Chalamet est totalement époustouflant dans son incarnation d’autiste surdoué qui veut autant bouffer le monde que lui régurgiter dessus.
Seules les chansons de Dylan parlent pour lui ici. C’est le plus important et c’est ce que j’étais venu voir. J’ai eu ça et même un peu plus, le portrait d’une époque en plein bouleversement sociologique et culturel et de jolis portraits d’hommes et de femmes. Bref, vous l’aurez compris, j’en suis sorti totalement emballé.