Un film qui observe le monde au microscope et refuse toute accélération. Désordres propose moins un récit qu’un système à décrypter, où le moindre déplacement devient politique.
Avant de voir Désordres, il faut accepter une œuvre située à l’écart de toute narration classique. Cyril Schäublin ne cherche ni le spectaculaire ni l’identification émotionnelle immédiate. Le film privilégie l’observation patiente, la répétition et une mise en scène contrôlée. Le temps y est étiré, parfois immobile, et le sens se construit par accumulation de gestes et de micro-événements. Il s’agit moins d’une histoire à suivre que d’un dispositif à observer, qui exige une attention constante aux variations plutôt qu’à une progression dramatique.
Le film s’inscrit dans un contexte historique précis, celui de la Suisse jurassienne de la fin du XIXᵉ siècle, au cœur de l’industrie horlogère. Ce territoire repose sur une organisation du travail fondée sur la mesure du temps, la discipline et une division industrielle, notamment genrée, avec une main-d’œuvre majoritairement féminine encadrée par une hiérarchie masculine. En parallèle, la région est traversée par la pensée anarchiste, présente de manière discrète. Désordres met ainsi en tension l’ordre minutieux de la production du temps et la circulation d’idées libertaires qui en fragilisent les fondements, sans jamais les commenter.
Le film aborde plusieurs thématiques centrales, au premier rang desquelles la normalisation du temps comme outil de pouvoir. Le contrôle ne s’exerce pas par la violence directe, mais par la cadence imposée aux corps, aux gestes et aux relations sociales. L’anarchisme n’est jamais filmé comme une révolution spectaculaire, mais comme une inquiétude diffuse, un trouble justifiant la surveillance et le maintien de l’ordre. Schäublin observe comment un système économique et social se protège en neutralisant toute imprévisibilité.
Le message reste volontairement indirect. Désordres ne dénonce pas frontalement, mais montre comment l’ordre se maintient par l’habitude, la répétition et la peur du déséquilibre. Le désordre n’est jamais pleinement visible, seulement redouté. En creux, le film interroge la transformation du temps en marchandise et la difficulté à penser une alternative dans un monde obsédé par la mesure.
Mon ressenti a été partagé. Le film m’a souvent ennuyé, mais j’ai été sensible à son style, à la sécheresse des dialogues et à cette ambiance paisible traversée de tensions sourdes. J’ai apprécié sa critique des logiques du capitalisme industriel, même si cette approche exige une implication constante.
Reste que Désordres souffre de limites importantes. Son abstraction crée rapidement une distance excessive. Le film privilégie un dispositif conceptuel où le sens n’est jamais explicité, ce qui peut donner une impression d’hermétisme, voire d’élitisme. Le rythme extrêmement lent et la répétition des situations maintiennent une distance émotionnelle marquée avec les personnages, souvent réduits à des fonctions. La forme finit parfois par écraser le fond, rendant l’expérience exigeante et clivante.
Désordres demeure ainsi un film intellectuellement stimulant mais difficile d’accès, plus intéressant dans ce qu’il observe que dans ce qu’il fait ressentir. Une œuvre rigoureuse, stimulante sur le plan des idées, mais dont la radicalité limite l’adhésion.