Evidemment, c’est un film malfaisant et peu me chaut de savoir si le film en montre plus que le livre. Quelque part, tant mieux. Le cinéma a sa propre interprétation, à son propre point de vue.
Je n’y vois donc aucune complaisance dans ce que Vanessa Filho me propose. Par contre, Vanessa Filho a réussi à me secouer avec ce personnage débectant qu’est cet écrivain Gabriel Matzneff.
Ce qui est encore plus impensable, c’est cette liberté de laisser faire dans le milieu littéraire.
A bien y regarder, dans tous les milieux artistiques. Ça semblait être la norme dans ces milieux. Une norme qui remontait à encore beaucoup plus loin dans le temps. Ce qui ne veut pas dire pour autant, que les jeunes filles aux bras de ces artistes (ou hommes politiques, aristocrates) n’étaient pas victimes.
Mais l’étaient-elles vraiment toutes ?
En effet se pose la question inévitable : « Comment admettre qu’on a été abusée, quand on ne peut nier avoir été consentante ? »
Ce serait trop long à développer, à argumenter, contre-argumenter, opposer certitude et doute, compréhension et jugement.
Peut-on raisonnablement parler d’abus pour la jeune Vanessa Springora ?
Les assiduités de Gabriel Matzneff sont épistolaires dans un premier temps. Il flatte sa beauté, son caractère, son intelligence précoce pour une ado de 14 ans.
Etait-elle vraiment fragile ? Ou plutôt, ces lettres ont-elles fini par la fragiliser ? Auquel cas, elle succombe à un abus.
Ou plutôt, lasse de fatigue, tel un animal poursuivit par un prédateur, elle finit par tomber sous ses griffes.
Le prédateur sexuel Gabriel Matzneff se tenait à distance. Tant qu’il était à distance, Vanessa ne paraissait courir aucun risque. Et encore moins tant qu’elle gardait le silence, c’est-à-dire ne pas répondre aux lettres de Gabriel Matzneff.
Mais là encore, peut-on parler de risque ?
Peut-on imaginer que l’écrivain aurait fini par lui bondir dessus ?
A partir du moment, où elle accepte de le rencontrer sans la moindre animosité, c’est-à-dire sans lui reprocher son attitude de vouloir séduire une ado, n’est-ce pas un pas vers le consentement ?
Ah me direz-vous, on peut très bien rencontrer l’écrivain, lui parler de ses lettres et d’autres choses comme l’amour sans pour autant y voir un consentement. Cela reviendrait à dire que toute femme qui accepte de passer une journée avec un homme serait synonyme de coucherie !
Ben non, bien sûr.
Tel que le film me le présente (j’insiste car je ne peux parler du livre), Vanessa est pleinement consentante dans un premier temps. Elle le revendique auprès de sa mère : elle aime Gabriel Matzneff, point barre !
Se pose la question morale et parentale de la mère envers sa fille. Non seulement, elle savait que l’écrivain était reconnu comme pédophile, mais elle abdique rapidement devant la conviction et la détermination de sa fille.
Peut-on parler de consentement résigné chez la mère de Vanessa, comme chez le père de Judith Godrèche ? Car les deux parents consentent à ce que leur fille mineure fréquente un homme qui pourrait être leur père.
A ce propos, quel sens avait ce mot « pédophile » dans la société française des années 80 (et bien avant) ? Gabriel Matzneff s’affichant avec de jeunes filles faisait les choux gras de la Presse, des médias et du milieu littéraire.
Voilà le sens de pédophile dans ces années-là : un séducteur de jeunes filles consentantes évidemment !
On devait s’en formaliser sous cape mais pas publiquement.
Une des invités de Bernard Pivot (excusez-moi, je n’ai pas retenu son nom) dans l’émission « Apostrophe » paraissait la seule sur le plateau à s’indigner de cette relation. Une indignation qui semblait faire sourire.
Quel est le point de bascule pour Vanessa qui lui a permis de prendre conscience de sa situation ? Lire le fameux livre, que je me garderai de nommer, à couverture rouge dans lequel l’écrivain se vante d’avoir eu de nombreuses relations sexuelles avec des enfants des deux sexes lors d’un voyage en Asie ?
Ce livre qu’on lui interdit de lire dans une librairie, livre qu’elle retrouve dans l’appartement de Gabriel Matzneff.
Moi qui ne voulais pas trop m’épancher, je pose encore trop de questions qui m’évitent cependant de porter un jugement définitif sur ces jeunes filles et en particulier sur Vanessa Springora.
Vanessa est une ado qui a dérapé ; aussi intelligente soit-elle, elle a fait preuve de naïveté parce qu’elle ne connaît pas la vie et encore moins les jeux de l'amour. La vie ne se vit pas dans la littérature. L’amour qu’elle a porté pour Gabriel Matzneff était sincère, je n’en doute pas. Ce qui dédouane malheureusement Gabriel Matzneff !
Seulement, si on peut dédouaner Vanessa, il est quand difficile de dédouaner Gabriel Matzneff. Certes, Vanessa lui est tombée dans les mains comme un fruit mûr, mais il avait conscience que cette relation était inappropriée ; la preuve avec la visite de la brigade des mineurs à son appartement, la preuve en invitant Vanessa à ne plus se voir à l’appartement mais dans une chambre d’hôtel. Il avait conscience que cette relation était passible de prison.
Pour en revenir au film de Vanessa Filho, les lettres lues en voix off, voix de velours malaisante de Gabriel Matzneff, le trouble de Vanessa, le visage de l’acteur Jean-Paul Rouve qui donne ses traits à Gabriel Matzneff, chauve, laissant apparaitre des oreilles écartées, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil, sa façon d’envelopper le corps de Vanessa pour la première fois me renvoie à la figure de Nosferatu. Tel un vampire, Gabriel Matzneff a envoûté à distance Vanessa avec ses lettres qu’elle lisait en entendant la voix du vampire Matzneff.
Dans ce cas, on ne peut parler de consentement mais d’envoûtement.
Remarquable interprétation de Jean-Paul Rouve et de Kim Higelin.