Le duo infernal Nicolas Charlet et Bruno Lavaine (et la COGIP) sont de retour et c’est une super nouvelle ! Déjà responsables de « Message à caractère informatif » et « La Personne aux Deux Personnes », ils nous proposent aujourd’hui une fable absurde, drôle et cruelle sur la personnalité, la recherche de soi
et/ou la schizophrénie
. La réalisation est volontairement décalée, avec parfois une image qui n’est pas sans rappeler les films d’entreprises dont ils sont friands : légère surexposition, décors stéréotypés, costumes un peu hors d’âge, utilisation du flou pour tous ce qui est au second plan. Ils ont une manière de filmer bien à eux, il faut accepter de se laisser embarquer dans leur monde fait d’absurdité et de non sens. Montage nerveux, musique sympathique mais sans grand relief, « Alter Ego » met en scène deux Laurent Lafitte, souvent côte à cote ou face à face et on oublie qu’il s’agit du même acteur, tant tout cela est fluide. Alors ce ne sont pas les premiers à user habilement de cet artifice, loin, de là, mais ici dans certaines scènes
(la scène de fausse bagarre à la fin par exemple)
c’est assez jubilatoire. Côté humour, le film est très réussi, fort drôle mais d’un humour parfois cruel, même noir et cynique sur la fin. Il y a beaucoup de gags, de petites choses à remarquer et je ne suis pas certaine d’avoir absolument tout vu. Laurent Lafitte, au four et au moulin, à la fois Alex le looser et Axel le magnifique, compose deux personnages aussi semblables physiquement qu’opposés en tout le reste. Cela lui donne l’occasion de laisse libre court à tout son potentiel d’acteur et son potentiel comique, qui sont tous les deux immenses. Mais il a la chance d’avoir quelques beaux seconds rôles à ses cotés, qui ne sont pas réduits au rang de simples faire valoir. Olga Kurylenko en épouse sublime et parfaite, Blanche Gardin en épouse compatissante mais exaspérée et Marc Fraize en collègue veule et suiveur.
Attention, aucun des trois n’est ce qu’il parait, parce que personne, absolument personne, dans ce film n’en sortira indemne.
C’est une comédie cynique qui ne va épargner aucun personnage.
Il y a aussi des petits rôles, comme celui tenu par Zabou Breitman, en caricature de manageuse (elle a oublié de s’épiler la moustache depuis trop longtemps, on ne voit que çà !) mais ceux là sont davantage des caricatures du monde de l’entreprise qu’autre chose, personnages déjà largement exploités dans les précédentes productions signées Nicolas et Bruno. Quant au scénario, à mon avis, il est bien plus épais et intéressant que le simple résumé du film pourrait le laisser supposer. Sous forme d’une sorte de spirale infernale, il narre le désarroi d’un homme normal qui voit une meilleur version de sa vie se dérouler sous ses yeux.
On est parfois à deux doigts du fantastique quand personne d’autre que lui ne se rends compte de la ressemblance : est-il tout simplement en train de devenir fou ?
Son animosité envers son voisin lui fait faire au départ des choses mesquines pour devenir de plus en plus folles et inquiétantes. Pendant les 4/5ème du film, le méchant c’est lui, c’est de lui que vient le malaise car plus on avance, plus il le distille d’abord par petites touches, puis à grosses gouttes. Dans sa toute dernière partie, disons le dernier quart d’heure, le film part en sucette, dans le bon sens du terme : l
es coups de théâtre succèdent aux révélations, les valeurs se brouillent, la frontière entre Bien et Mal explose, celle entre la réalité et le non sens n’est plus qu’un souvenir et le film se termine sur une note ultra cynique, très noire, assez jubilatoire aussi, pour peu qu’on soit client de ce genre d’humour
. Alors bien-sur c’est un film qui n’est pas calibré pour les âmes sensibles et les amateurs de bon sens et de gouts raffinés. Je dirais que si comme moi on a bien aimé le mésestimé « Personne aux Deux Personnes », alors on peut prendre beaucoup de plaisir devant « Alter Ego ». Cette comédie noire et absurde est à la fois une belle performance d’acteur et aussi une modeste réflexion sur la vie qu’on a, celle qu’on aimerait avoir,
celle dont on devrait peut-être se contenter.