Avec L'As de Pique, son premier long métrage, Milos Forman poursuit dans le style de ses deux premiers moyens métrages sortis l'année précédente, en 1963, S'il n'y avait pas de guinguettes et L'Audition.
Il use d'un mélange entre documentaire et fiction naturaliste, avec une grande majorité d'acteurs non professionnels. Mais L'As de Pique est clairement plus ancré dans l'esthétique et les préoccupations de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Forman met en scène des adolescents désœuvrés, lors de leur passage à l'âge adulte. Petr, l'anti héros du film, est un jeune homme nonchalant, qui n'apprécie guère son premier emploi de surveillant dans un magasin d'alimentation. Il préfère se baigner avec ses copains et sa petite amie, ou danser avec elle le twist.
A travers cette peinture d'une jeunesse semble-t-il tout à fait inoffensive, Forman est en fait corrosif pour l'époque, où le Parti Communiste régnait en maître derrière le Rideau de Fer. Il montre des jeunes fascinés par le grand ennemi, les Etats-Unis d'Amérique. Il préfère aussi s'attarder sur un "héros" vraisemblable, un simple adolescent, plutôt que de mettre en scène un héros du peuple, comme le voudrait le Parti Communiste. Et quand il filme Petr mal à l'aise à l'idée de surveiller les gens, en essayant de se faire le plus discret possible selon les recommandations de son patron, il est évident que Forman dénonce la société soviétique d'alors, où tout le monde s'épiait, dans une grande hypocrisie.
Ainsi, aujourd'hui L'As de Pique peut sembler être un film relativement banal et terne. Il est vrai qu'il y a quelques longueurs, le montage manque de punch. Mais quand on replace ce film dans son contexte, on comprend que c'est l'un des films jalons qui ont permis à la Nouvelle Vague tchécoslovaque de s'épanouir. Et puis, à l'époque Milos Forman s'adonnait avec beaucoup de talent à la comédie avec ses premiers films... Celui-ci comporte donc des passages très drôles, ce qui n'enlève rien à son charme et à son intérêt, bien au contraire !