Dans Thunderbolts, Marvel tente l’impossible : transformer une escouade de seconds couteaux dysfonctionnels en héritiers légitimes de la bannière Avengers. Et le résultat est... fascinant, dans son déséquilibre même. Ni un triomphe, ni un désastre — mais une anomalie intrigante au sein d’un univers trop souvent lissé. Si ce film était une personne, ce serait ce camarade de classe discret qu’on n’invite pas à la fête, mais qui vous surprend un soir en récitant par cœur un poème de Baudelaire devant un distributeur en panne.
Il faut saluer ici une ambition narrative indéniable : Thunderbolts choisit le trauma, la confusion identitaire, et même l’aliénation morale comme fondations. Florence Pugh, toujours incandescente, porte le récit avec une vulnérabilité d’autant plus précieuse qu’elle n’est jamais surjouée. Elle incarne Yelena Belova non comme une super-héroïne, mais comme une survivante du système — cynique, fatiguée, brillante. À ses côtés, Lewis Pullman compose un Bob Reynolds/Sentry d’une humanité maladroite, quasi poignante. Le duo forme l’épine dorsale émotionnelle du film, l’une des seules choses qui tiennent vraiment debout.
Mais voilà : l'édifice vacille souvent. Le film alterne entre envolées poignantes et coups d'épée dans l’eau scénaristiques.
L’idée de confronter Bob au “Néant” de son passé est sublime sur le papier.
Dans les faits, certaines séquences introspectives sont si chargées de symbolisme qu’elles deviennent opaques, presque affectées.
Il y a du Eternal Sunshine dans cette tentative de plonger dans l’inconscient — mais sans la poésie totale ni la cohérence esthétique de Kaufman.
Résultat : une impression de profondeur mal balisée, comme un rêve lucide dont on peine à décoder les règles.
L’équipe elle-même est inégale. Le film essaie de les unir par la douleur, mais le scénario leur accorde un temps d’écran trop disparate.
Le départ brutal de Taskmaster, bien qu’efficace en termes de choc narratif, laisse un vide stratégique.
Ghost, pourtant réécrite pour cette histoire, flotte dans les interstices sans jamais vraiment trouver sa voix. Quant à John Walker, il oscille entre rédemption et brutalité sans que le film ne tranche clairement sur sa trajectoire morale. Ce flou est peut-être voulu, mais il contribue aussi à une sensation de désarticulation générale.
La mise en scène de Jake Schreier est sobre, parfois élégante, surtout quand il évite les surenchères numériques. Certaines scènes tournées en Malaisie ou dans le désert de l’Utah possèdent un ancrage visuel bienvenu, loin des fonds verts impersonnels du MCU. Il y a une vraie volonté de filmer l’humain, et non seulement le spectaculaire. Mais ce minimalisme formel entre parfois en conflit avec la démesure d’un personnage comme le Void, dont les manifestations visuelles manquent d’impact ou d’originalité, surtout quand on les compare à la panoplie de cauchemars déjà explorés dans Doctor Strange ou WandaVision.
Et puis il y a cette fin, audacieuse dans sa duplicité.
L’équipe des Thunderbolts, après avoir sauvé le monde, se retrouve rebaptisée “Nouveaux Avengers” dans une opération de marketing in-universe orchestrée par Valentina de Fontaine.
C’est une pirouette brillante, presque satirique, sur l’obsession du branding dans les récits de super-héros. Mais cette torsion ironique agit aussi comme un révélateur : le film a peut-être plus à dire sur l’image qu’on projette que sur les actes réels. En cela, Thunderbolts semble se commenter lui-même, sans jamais totalement se libérer du moule qu’il questionne.
En définitive, ce film est comme une conversation avortée avec un ami que vous pensiez bien connaître. Il y a des éclats de sincérité, des fulgurances d’émotion, mais aussi des blancs, des hésitations, des phrases inachevées. Et c’est précisément cette imperfection, parfois frustrante, parfois touchante, qui le rend digne d’intérêt.
Thunderbolts ne redéfinit pas le genre, mais il en interroge la fatigue avec une intelligence mélancolique. Et même s’il trébuche souvent, c’est dans ses faux pas qu’il devient le plus humain.