Probablement le film le plus réfléchi et le plus abouti de Martin Scorsese, sans doute parce que c’est aussi le plus personnel. Il faut dire que ça fait grosso modo 20 ans qu’il écrit ce film alors qu’il n’est ni plus ni moins que l’adaptation cinématographique du roman éponyme d’un écrivain japonais catholique. Aussi je ne rédigerai pas cet avis comme j’ai l’habitude de le faire. Parce que ce "Silence" va en surprendre plus d’un, et sera sujet à bien des controverses, ou tout du moins divisera le public. Et quand on regarde l’ensemble des commentaires publiés par les internautes, ça a déjà commencé. Il y a de grandes chances pour que ceux qui sont tombés amoureux du cinéma scorsesien à travers des œuvres telles que "Taxi driver", "Les affranchis", ou bien "Casino", ou plus récemment "Le loup de Wall Street", risquent fort d’être déçus. A l’inverse, ceux qui n’accrochent pas à son travail en général pourraient être agréablement surpris par ce "Silence". Pourtant, le cinéaste nous a habitués à nous offrir des spectacles diversifiés, avec notamment "La couleur de l’argent", ou encore "Les nerfs à vif". Là, non : il nous sert quelque chose de très différent, en sachant que je n’ai pas encore découvert "La dernière tentation du Christ", pas plus que "Kundun". Cependant on reconnait aisément la patte du réalisateur, notamment avec la narration en voix off si chère au cinéaste. Après, dans la mise en boîte, c’est certainement la réalisation la plus sage (ou sobre, comme vous préférez) que je lui connaisse. Pourtant, et c’est là qu’est le délicieux dilemme, on ressent très tôt la tension que suscitait une telle situation. Une tension qui va perdurer et évoluer tout au long du film. Cette tension qui fait qu’on sent que des choses graves peuvent se passer à tout moment, comme si nous étions sans arrêt sur le fil du rasoir. Cette tension se concrétisera même parfois par des scènes chocs dont les horreurs peuvent pousser le spectateur à détourner le regard
, en particulier lors des représailles faites sur la famille d’un chrétien japonais
. Des scènes dures, il y en a quelques-unes, et c’est ce qui explique l’avertissement envers le jeune public. Ne nous y trompons pas, "Silence" n’est de toute façon pas fait pour un jeune public. Je ne suis même pas sûr qu’il soit accessible à tout le monde. Mais pour ceux qui seront captivés par le "jardinage des marécages", nul doute qu’ils trouveront cette œuvre poignante, sidérante, voire dérangeante. Quoiqu’il en soit, on ne peut en aucun cas rester indifférent devant ce douloureux épisode de christianisme, tout comme le personnage joué par Andrew Garfield ne l’est. Une fois de plus, ce comédien nous rend une copie parfaite, littéralement habité par son rôle comme il a pu l’être à l’occasion de "Tu ne tueras point". Je dirai même qu’il est peut-être un cran au-dessus… Pour le coup, il est tentant de dire qu’il a la foi en son personnage de la même manière que son personnage a la foi… en sa foi. Il faut dire qu’il s’est donné tous les atouts pour réussir sa prestation, en ayant étudié le jésuitisme durant un an, poussant même le vice à faire une semaine de vœu de silence lors d’une retraite spirituelle. Son interprétation est d’autant plus remarquable que les conditions de tournage ont été épouvantables, entre les pentes abruptes et accidentées et la boue épaisse donnée par une météo instable. Cependant Scorsese a réussi à tourner la météo à son avantage, avec des prises de vues embrumées, enveloppant ainsi une lointaine contrée d’un voile de brouillard qu’on peut interpréter comme étant le flou de… on va dire d’une "guerre ethnique" peu avouable. Avec son cadrage millimétré, il ressort de la mise en images une certaine austérité qui contribue à instaurer la tension dont j’ai parlé plus haut, mais une austérité qui magnifie les paysages naturels, les personnages, et le récit. Certains plans, notamment les portraits, remplacent avantageusement toutes répliques alors que le style de Scorsese est déjà, nous le savons tous, très bavard à la base, ce qui est encore le cas ici. Il en ressort une belle photographie, avec un magnifique plan qui annonce l’espoir de jours meilleurs, celui où on voit le bateau se dessiner au beau milieu des eaux océanes, en plein halo de lumière qui n’est rien d’autre que le reflet de la lune, avec en fond un immense tapis d’étoiles. Le plan qui m’a le plus marqué, et qui montre la grande maîtrise de la lumière naturelle, par ailleurs utilisée une bonne partie du film. Alors certes, tout n’est pas parfait. "Silence" n’est pas exempt de longueurs (notamment sur la fin), les prêtres portugais parlent anglais, une langue que même l’ensemble des paysans japonais maîtrise plus ou moins alors que nous ne sommes que dans la première moitié du XVIIème siècle ! De ce long "Silence", on retiendra surtout la profondeur du propos grâce à la précision chirurgicale des dialogues, espacés quelquefois par des moments de silence (si, si, il y en a) eux aussi très parlants, et grâce aussi à la très bonne interprétation des acteurs, à commencer par Andrew Garfield qui porte le film sur les épaules, ainsi que Liam Neeson qui a trouvé ici un rôle enfin à la mesure de son immense talent d’expression scénique. Plus le rôle est difficile, plus il est bon, je trouve… Bravo aussi à ces petits japonais "anonymes", en particulier à ceux qui accueillent les ecclésiastiques sur les terres du pays du Soleil Levant car ils sont criants de vérité et de naturel. Un film atypique, pas distribué dans toutes les salles, comme c’est souvent le cas des films vraiment particuliers et pendant lequel il est nécessaire d’observer le plus grand silence (oh !oh !) pour ne rien perdre de l’attention qu’il demande. Observez, écoutez, et regardez combien la mission de ces émissaires jésuites était difficile, engagés dans un combat visant à coloniser l’esprit des âmes d’un pays où même Dieu... observe le plus grand silence…