Qui est le film ?
Adapté du roman de Shūsaku Endō, Silence prend place au XVIIᵉ siècle, lors des persécutions contre les chrétiens au Japon Tokugawa. L’enjeu n’est pas d’accroître le pittoresque historique mais d’éprouver ce que signifie transmettre une foi étrangère dans un milieu qui la subordonne à des impératifs politiques et sociaux. Le film porte aussi la dette autobiographique et intellectuelle de Scorsese : catholique hanté, lecteur d’Endō depuis longtemps et installe une pédagogie du doute : plutôt que d’instruire la foi, il fait voir comment la foi se délite, se replie, ou se transforme sous contrainte. En surface, l’histoire est celle d’une quête : retrouver un mentor et soutenir des communautés de chrétiens clandestins.
Que cherche-t-il à dire ?
Silence n’est pas d’abord une reconstitution historique ni un simple exercice de piété : c’est une expérience filmique du doute. Scorsese transforme la question théologique classique ; pourquoi Dieu garde-t-Il le silence face à la souffrance ? En problème cinématographique : comment montrer, sans folkloriser ni instrumentaliser, l’épreuve d’un homme et d’une communauté quand la parole salvatrice se heurte à la brutalité du monde ? Le film met en tension deux registres incompatibles et nécessaires : la force conceptuelle de la foi (dogme, mission) et la matière irréductible du corps et de la culture locale. Là où beaucoup de récits missionnaires trancheraient, Scorsese campe dans l’épreuve et fait du spectateur le témoin interrogé.
Par quels moyens ?
Plutôt qu’un arc héroïque, Scorsese construit une montée d’épreuves. L’ossature est simple : deux jésuites (Rodrigues et Garupe) entrent clandestinement pour raviver les communautés cachées et retrouver leur maître présumé « apostat », Ferreira. Progressivement, ce qui commence comme enquête missionnaire devient laboratoire d’épreuve : la traque, la torture, la ruse du shogunat, la survie clandestine. Le récit se fait du point de vue intérieur de Rodrigues : la caméra l’accompagne, l’attend, capte ses silences. Ce point de vue le place en position de sujet clinique : nous voyons le doute coloniser son regard.
Le mot-pivot « silence » fonctionne sur au moins trois plans. Théologique : silence divin ou dépossession de la parole salvatrice. Rodrigues apprend que la Parole, dite avec zèle, peut condamner ceux qu’elle veut sauver. Formel : absence de sur-commentaire sonore où seul le son du monde (eau, bois, respiration) tient lieu d’argument. Politique : le silence comme instrument d’État ; en rendant la confession impossible, la torture isole, atomise, désarme le tissu social. Le génie du film est de faire coïncider ces niveaux.
Scorsese n’offre pas de solution morale simple. La question « est-il permis d’apostasier pour sauver des vies ? » devient une épreuve concrète : Ferreira, Kichijirō, les communautés cachées, chacun incarne une réponse limitée. L’apostasie devient une stratégie de survie collective ; elle interroge la hiérarchie entre vérité proclamée et vie préservée. Le film pose une interrogation éthique aiguë : la fidélité à un idéal vaut-elle si elle anéantit ceux qu’elle prétend servir ?
La séquence du piétinement de l’icône résume tout le projet. L’image sacrée est détournée en instrument judiciaire. La foi se trouve réduite à un geste corporel, visible et vérifiable. Ce basculement traduit la violence de l’État japonais : transformer l’intime en procédure, l’adhésion intérieure en soumission publique.
Rodrigues (Andrew Garfield) n’est pas filmé comme un saint mais comme un homme traversé de contradictions. Garupe (Adam Driver) incarne une fidélité courageuse mais vouée à l’échec. Kichijirō, avec ses chutes répétées et ses repentirs, devient le miroir d’une humanité faillible, ni héroïque ni monstrueuse. Ferreira (Liam Neeson), l’apostat, n’est pas un traître simple : il représente la possibilité d’un renoncement qui protège. Chacun est traité dans sa complexité, loin des archétypes.
Le film confronte la parole missionnaire des jésuites à la foi clandestine des kakure kirishitan. L’une mise sur la visibilité et la prédication, l’autre sur le secret et le syncrétisme. Scorsese montre la difficulté de traduire une vérité universelle dans un contexte culturel étranger, soulignant les ambiguïtés de tout geste missionnaire.
La pellicule de Rodrigo Prieto capte la boue, la peau, l’eau. Les palettes chromatiques passent du gris salin aux ocres terreux : Scorsese privilégie la matérialité du monde. La caméra n’idéalise pas les paysages : elle les présente comme milieux d’épreuve. Thelma Schoonmaker laisse des durées longues, des marches sans parole, des interludes contemplatifs. L’angoisse ne s’éclaircit pas par une ellipse heureuse ; elle s’enfonce. L’eau (lavage, noyade, falaise), la poussière, les empreintes du pas (fumi-e), la main qui hésite : ces motifs rendent visible la dialectique entre foi et chair.
Où me situer ?
Je dois avouer que je n’ai pas été convaincu par Silence. Là où certains y ont vu une méditation d’une rigueur rare, j’ai surtout perçu un film enfermé dans son intériorité, qui sacrifie l’épaisseur historique et politique du contexte au profit d’une plongée spirituelle parfois trop abstraite. En privilégiant l’épreuve intime de la foi, Scorsese fait le choix d’une ascèse qui, à mes yeux, réduit la portée du récit : la violence coloniale, les rapports de domination, la complexité des échanges culturels restent en arrière-plan, esquissés mais jamais vraiment pensés. Ce parti pris donne au film une force contemplative indéniable, mais aussi une forme de stérilité.
Quelle lecture en tirer ?
Silence n’apporte pas de réponse définitive à la question de Dieu, et c’est sa force. Il montre que croire n’est pas posséder, mais persister dans un dialogue avec une absence. En filmant des visages tendus, des pieds hésitants sur une icône, des silences plus éloquents que mille discours, Scorsese transforme le cinéma en lieu d’épreuve spirituelle.