UN SILENCE
Le film est inspiré de l’histoire de Victor Hissel, un avocat des familles des petites victimes de Marc Dutroux. Savoir cela permet de comprendre dès le début du film, les choix de réalisation de Joachim Lafosse.
Comme dans « A perdre la raison », le film commence par la fin, on remonte alors le cours de l’histoire qui a frappé une famille. Dès le début, assis dans notre siège de cinéma, nous savons qu’il n’y aura pas de happy end, que nous allons inéluctablement être pris en otage d’une intimité familiale qui a tourné au drame.
Astrid, la mère de famille conduit son véhicule, les yeux humides de larmes, elle semble calme et bouleversée, tout chez elle est intériorisée. On comprendra cette scène à la fin du film. Un long flash-back va nous mener à la compréhension de ce qui nous échappe. Il y a dans cette famille derrière le couple qu’Astrid forme avec François, des fantômes du passé, prêts à faire irruption sous le couvert du silence imposé par le couple parental.
La caméra créait une présence malaisante qui pèse et enferme les membres de la famille sous une chappe de plomb. On perçoit dans ses mouvements qui viennent tenter de capturer les émotions au plus près des visages, comme si elle cherchait à faire parler les personnages qu’elle filme, une menace. En voiture, elle vient frôler les nuques, elle tente d’imprimer sur la pellicule l’indicible. Tous ces non-dits qui font la cohésion familiale et les enferment tous, dans l’incommunicabilité.
Le film est un très bel objet de cinéma. Il brille par les choix de mise en scène. L’espace privé du manoir bourgeois dans lequel la famille semble s’abriter de la horde de journalistes qui campent au niveau de leur portail où les flashes crépitent la nuit, pour traquer le moindre mot et mouvement du célèbre avocat, s’inverse sous le poids du silence pesant qui enferme chacun dans cette intimité qui est pourtant sensée les protéger. Le bruissement de l’extérieur contraste avec la douloureuse et pesante ambiance familiale.
On touche réellement ici à la marque de fabrique du réalisateur et tout ce qui fait la singularité de son cinéma, filmer la sphère intime par ses limites, au sens propre comme au sens figuré. Le cinéaste est adroit, nous sommes happés aux côtés des membres de la famille dans leurs rapports les uns avec les autres et les tensions sous-jacentes.
Les acteurs sont diriger d’une main de maître. Hier dans « Les Intranquilles », Damien Bonnard et Gabriel Merz Chammah, étaient tous les deux exceptionnels. Aujourd’hui Joachim Lafosse fait appel à deux grands acteurs du cinéma français et leur permet de donner le meilleur dont ils soient capables. Emmanuelle Devos et Daniel Auteuil habitent leurs rôles avec une forte présence toute en retenue. Ils incarnent tous les deux l’ambiguïté de leurs personnages avec une puissance qui nous tient en halène du début à la fin, dans un grand moment de cinéma.
Un Silence (Belgique– 1h33) de Joachim Lafosse avec Emmanuelle Devos, Daniel Auteuil, etc.