J’ai regardé The Substance sans savoir qui l’avait réalisé. Très vite pourtant, avant même que le générique ne lève le voile, une évidence s’est imposée : ce film portait la marque d’un regard féminin, engagé, résolument féministe dans son intention et son traitement. Non que les problématiques abordées relèvent exclusivement de l’idéologie — elles sont bien réelles, tangibles, universelles même — mais leur mise en perspective révèle rapidement les limites d’un point de vue qui, à force de se resserrer, finit par s’auto-enfermer.
Dans l’univers proposé par The Substance, la femme apparaît avant tout comme la victime d’elle-même, non pas tant par soumission passive que par adhésion intime à un système de valeurs fondé sur la compétition, l’image et la comparaison permanente. La question posée est fondamentalement ontologique : comment exister ? Ici, point de « je pense donc je suis », mais une formule plus cruelle, presque contemporaine dans sa brutalité : « j’ai de belles formes donc je suis ». L’être se dissout dans l’apparence, et l’existence trouve sa justification non plus dans la conscience, mais dans le regard de l’autre.
Cette vision, à la fois illusoire et profondément transhumaniste, propose une alternative perverse à la question shakespearienne : être, ce n’est plus être soi, mais devenir l’autre que l’on fantasme. Le mal-être féminin s’incarne ainsi dans un système qui sacralise l’esthétique au détriment de toute autre forme de valeur, et qui pousse à se vivre comme un objet perfectible, remplaçable, périssable.
Le film se présente dès lors comme une véritable ode à la forme, que la réalisatrice oppose méthodiquement au difforme. La monstruosité devient le miroir inversé de l’ambition qu’elle dénonce : vouloir exister à travers l’autre, et surtout à travers le regard des autres. Une ambition nourrie, exacerbée, par un système dominé par la figure désormais archétypale du vieux mâle quinquagénaire : homme d’affaires libidineux, détenteur du pouvoir et des règles du jeu, qui, contrairement à l’héroïne, ne semble jamais atteindre sa date de péremption. Une figure souvent convoquée par le discours féministe pour incarner le modèle patriarcal à déconstruire, voire à éliminer.
L’homme, dans The Substance, n’existe d’ailleurs que sous des formes strictement codifiées : le dominant vieillissant et répugnant qui tient le système ; le looser bienveillant, peu viril, que les femmes au sommet de leur pouvoir de séduction ne voient plus, mais vers lequel elles se tournent lorsque commence le déclin ; enfin, l’homme-objet, corps sculpté et silencieux, simple sex-toy auquel on n’accorde ni pensée ni parole, et surtout pas trop de présence.
The Substance n’est pas un mauvais film. Il est même loin d’être inintéressant. Sa force réside dans sa capacité à poser de véritables questions sur la nature de notre monde et sur la manière dont la femme se pense et se projette en son sein. Mais cette ambition se heurte à un traitement souvent trop frontal, trop simplifié, qui sacrifie la subtilité au profit de l’effet.
La conclusion, notamment, cède à une surenchère d’esbroufe visuelle qui, paradoxalement, manque son objectif : clore le récit sur un enjeu dramatique authentique, capable de prolonger la réflexion plutôt que de l’écraser sous le spectaculaire. Le film préfère le choc à la nuance, l’image à la profondeur.
Reste néanmoins une photographie remarquable, audacieuse, singulière, qui donne le sentiment troublant de contempler quelque chose de véritablement inédit. Ici, l’image surpasse un scénario à la crédibilité fragile, qui, malgré les récompenses obtenues, aurait mérité un approfondissement bien plus rigoureux. The Substance fascine par sa forme, interroge par ses intentions, mais laisse un goût d’inachevé là où l’on espérait une véritable mise en abîme de l’être.