Ebouriffant
Avec son 1er film, l’iranien Saeed Roustaee avait frappé très fort en 2021. Il récidive avec ces 160 minutes – qu’on ne voit même pas passer -, de drame jubilatoire, si je puis me permettre cet oxymore audacieux. Leila a dédié toute sa vie à ses parents et ses quatre frères. Très touchée par une crise économique sans précédent, la famille croule sous les dettes et se déchire au fur et à mesure de leurs désillusions personnelles. Afin de les sortir de cette situation, Leila élabore un plan : acheter une boutique pour lancer une affaire avec ses frères. Chacun y met toutes ses économies, mais il leur manque un dernier soutien financier. Au même moment et à la surprise de tous, leur père Esmail promet une importante somme d’argent à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, la plus haute distinction de la tradition persane. Peu à peu, les actions de chacun de ses membres entraînent la famille au bord de l’implosion, alors que la santé du patriarche se détériore. Même si on se perd un peu dans toutes ces traditions persanes, on passe un excellent moment en immersion dans la famille de Leila. Une merveille !
Saeed Roustaee s'est inspiré de la véritable histoire d’une famille nombreuse en Iran. Ces dernières décennies, une classe moyenne s'est développée en Iran, y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie. Mais, à partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée... Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. On ressent parfaitement que cette famille vit dans un tout petit appartement, aggravant ainsi la violence entre ses membres. Le rire et la truculence ne sont jamais loin de l’hystérie collective et de la tragédie, – comme en témoigne la toute dernière scène bouleversante -. Voilà une fresque familiale passionnante, bruissante de disputes et de réconciliations, de larmes et de rires, qui, sans être démonstrative, nous propose une radiographie d’une société iranienne au bord de l’implosion, meurtrie par son conservatisme, la faiblesse de son économie et broyée par la puissance de ses adversaires sur la scène internationale. Ce film est un tour de force.
Le casting est à hauteur des ambitions du cinéaste avec la formidable Taraneh Alidoosti, les 4 frères, Navid Mohammadzadeh, Payman Maadi, Fahrad Aslani et Ali Mohammadi, et bien sûr, l’incroyable Saeed Poursamimi dans le rôle du père. Roustaee n’a que 32 ans et c’est déjà un très grand. On pense irrésistiblement au cinéma italien des années 1960-1970, celui de Pietro Germi et d’Ettore Scola. On peut considérer que ce film est un des grands oubliés du dernier Festival de Cannes d’où il est tout de même reparti auréolé de deux accessits, le Prix de la Citoyenneté et le Prix FIPRESCI. Avec Kiarostami, Panahi, Rasoulof, Farahdi et maintenant Roustaee, le cinéma iranien a de beaux jours devant lui et nous avec, pour peu que le régime des mollahs les laissent créer en paix… ce qui est loin d’être assuré.