Lors de l’exposition Dada au Centre Pompidou en 2006, Virgile Novarina avait lu dans la presse qu’un « individu », un « vandale », avait endommagé l’urinoir de Marcel Duchamp avec un marteau. Sans informations supplémentaires, il avait trouvé cela complètement idiot :
« Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un artiste ; je ne savais pas qu’il s’agissait d’une performance ; je ne savais pas que cet « individu » avait réalisé toute une série de happenings percutants depuis les années soixante, ni bien entendu que ce geste était de sa part un hommage à Marcel Duchamp. »
C’est seulement un an plus tard, en lisant l’article de Sarane Alexandrian intitulé « Les exploits du hors-l’art-loi Pinoncelli », que Virgile Novarina découvert l’étonnant parcours de Pierre Pinoncelli, avec notamment le meurtre rituel d’un cochon à Coaraze, l’attentat à la peinture rouge contre André Malraux, le hold-up de la Société générale à Nice, jusqu’au doigt qu’il s’est coupé publiquement à la hache en Colombie et aux deux attentats sur Fountain en hommage à Marcel Duchamp.
Virgile Novarina s’est alors documenté sur Pinoncelli : « Plus j’approfondissais, plus je trouvais sa démarche unique, intéressante et souvent mal comprise. J’ai échangé quelques lettres avec Pinoncelli, puis nous nous sommes rencontrés chez lui, à Saint- Rémy-de-Provence en avril 2010. J’ai tout de suite décidé de faire un film sur lui. »
Non seulement Pinoncelli a été jusqu’à risquer de perdre tout ce qu’il possédait (sa maison a été mise en hypothèque judiciaire lors du procès de son action sur Fountain), mais il a aussi risqué sa vie plusieurs fois, en tirant deux coups de fusil dans une banque, en se faisant jeter à la mer dans un sac lesté de pierres, en défiant publiquement les FARC qui lui envoyèrent des menaces de mort, ou encore en se faisant enterrer vivant au Cimetière de l’art de Nolléval.
De manière générale, les happenings et les œuvres plastiques de Pinoncelli dérangent les présupposés de ce qui est sérieux, de ce qui est bienséant. Ils franchissent des limites et posent ainsi des questions à notre société. Contrairement à de nombreux artistes faussement subversifs, qui agissent dans un cadre bien déterminé en respectant des règles fixées à l’avance, Pinoncelli dépasse les limites du raisonnable et s’aventure dans les régions périlleuses de l’art, où personne n’avait osé s’engager. Dans la longue liste de ses actions, beaucoup lui ont valu blessures, arrestations, procès, amendes et examens psychiatriques.
En faisant une enquête à la manière d’un détective amateur, Virgile Novarina a cherché des témoins de tous actes de Pinoncelli : « j’aimerais retrouver un témoin pour chaque happening, car je trouve que leurs récits sont importants, tant pour la compréhension de l’œuvre que pour sa postérité ».
Mais en n’ayant généralement ni leur nom ni leur adresse, la tâche n’était pas simple ! Après plusieurs années de recherche en France et en Colombie, une vingtaine de témoins ont été retrouvés et ont témoigné pour ce film, dont un gardien de musée, un photographe, deux galeristes, deux critiques d’art, plusieurs artistes, un avocat, un policier et un CRS.
Pour L’attentat culturel contre André Malraux par exemple, Pinoncelli savait que le policier qui l’avait arrêté était vivant, car il était venu assister en 2013 à une conférence sur Pinoncelli au MAMAC de Nice et l’avait brièvement salué en lui disant : « C’est moi qui vous avais arrêté pour Malraux, en 69 ! » Mais il avait aussitôt disparu dans la foule, sans laisser son nom ni son adresse.
Virgile Novarina a contacté plusieurs commissariats et l’hôtel de police de Nice, mais sans résultat. C’est finalement en écrivant à l’Union Nationale des Retraités de Police qu’il a obtenu une réponse : sa lettre a été transmise, et les policiers André Clerget et Roger Gailleurd ont répondu. Cette arrestation les avait marqués à vie car, en voyant le visage de Malraux dégoulinant de rouge, ils avaient d’abord cru à un véritable attentat !
Invité en 2002 au festival international de performance de Cali en Colombie, Pinoncelli ne voulait pas faire une « petite performance d’européen tranquille » dans un pays violent où la population est terrorisée par de fréquent assassinats et prises d’otages pratiquées par plusieurs cartels de la drogue. Pinoncelli voulait souffrir lui aussi en Colombie, par empathie pour le peuple colombien. Face au public, il se coupe un doigt à la hache, le place dans un bocal de formol et l’offre au Musée de la Tertulia, tel un « ready-made humain ».
En 2014, Virgile Novarina s’est rendu en Colombie pour interviewer des témoins, trouver des documents... et filmer le doigt de Pinoncelli. De retour en France, il montre à Pinoncelli des images de son doigt sur son ordinateur. Pinoncelli a été très ému en le revoyant son doigt, qu’il n’avait pas vu depuis douze ans...