Il est difficile de ne pas apprécier une œuvre signée par un réalisateur qu'on admire tant. Mais malgré l'inspiration qui anime le film, je peine véritablement à rentrer dans ses récits.
Kinds of Kindness est un triptyque, trois variations d’un même vertige, où l’homme se cogne inlassablement aux parois du système. À travers cette structure répétitive, le cinéaste questionne l’illusion du libre arbitre, la soumission aux injonctions absurdes et la mécanique implacable des rapports de domination.
Dans le premier segment, un homme tente d’échapper à une structure hiérarchique totalitaire qui régit sa vie avec une tyrannie méthodique. Dans le deuxième, un couple traque une figure mystique, incarnation d’une foi dévoyée en dogme cruel. Dans le troisième, une secte manipule l’amour et la loyauté jusqu’à les vider de toute substance. Chaque histoire répète la même quête : comprendre les règles d’un monde dénué de logique, s’y soumettre ou s’y briser.
La force du film réside dans son approche inédite de la gentillesse, perçue tantôt comme un acte sincère, tantôt intéressé, voire involontaire. Chaque geste, chaque bienveillance, est scruté sous l'angle de l'ambiguité humaine, révélant que même les actes les plus altruistes cachent souvent des désirs égoïstes. Cette réflexion, quoique riche, reste toutefois engoncée dans une mécanique narrative qui, à mon sens, manque de l'authenticité émotive que j'espérais.
Comme toujours chez Lanthimos, le jeu des acteurs est vidé de toute spontanéité, ramené à une mécanique absurde où les mots sonnent creux, où les gestes sont désincarnés. La mise en scène, rigide et glaciale, prolonge ce sentiment d’étrangeté. Les personnages évoluent dans des espaces vides, cadrés avec précision, écrasés par une photographie désaturée qui fige leur aliénation.
Pourtant, derrière cette construction implacable, Kinds of Kindness donne l’impression d’un cinéma en circuit fermé. Là où The Lobster ou The Killing of a Sacred Deer creusaient leur concept jusqu’à l’effroi ou la mélancolie, ce nouveau film semble s’enliser dans sa propre mécanique. Le triptyque, loin d’enrichir la réflexion, la sclérose. La répétition devient un effet de style appuyé, un jeu de variations où l’ironie finit par s’épuiser.
On pourrait voir dans Kinds of Kindness l’œuvre la plus aboutie de Lanthimos, tant elle pousse à l’extrême ses obsessions : le déterminisme, la cruauté des structures sociales, l’humain réduit à un automate. Mais c’est peut-être aussi son film le plus vain, une démonstration glacée où la distanciation se mue en distance, où le spectateur, au lieu de s’y perdre, se retrouve à observer un exercice de style qui se mord la queue.