Adaptant librement le roman «Vineland» de Thomas Pynchon et se dotant du plus gros budget de sa carrière (aux alentours de 140-150 millions de dollars), le talentueux Paul Thomas Anderson explore à son tour ce qu'avait déjà tenté de faire (sans vraiment y parvenir à mes yeux) il y a peu Ari Aster avec son «Eddington» :
celle de nous dresser le portrait d'une Amérique durablement fracturée et semblant irréconciliable avec elle-même.
Une Amérique au sein de laquelle deux camps luttent l'un contre l'autre pour attaquer/défendre le système répressif en place. Deux camps aux visions politiques et sociétales radicalement opposées, mais ayant recours à des méthodes radicales pas forcément si éloignées l'une de l'autre.
Un peu comme si l'extrême-gauche et l'extrême-droite venaient à s'affronter directement sur le terrain.
Et au sein de cette guerre perpétuelle, l’odyssée de Bob Ferguson, ancien révolutionnaire dans l'âme, ayant renoncé à la lutte active pour élever seul (sa compagne Perfidia l'ayant laissée tomber, privilégiant son obsession pour la lutte à sa famille) sa fille Willa et la protéger à sa façon de son passé. Mais ce passé va finir par les rattraper et forcer Bob à livrer une nouvelle bataille, sans doute sa plus personnelle.
Marquant sa première collaboration avec Leonardo DiCaprio, Anderson semble ici avoir lâché les rênes et nous livre, avec son 10e long-métrage, une satire très poussée pour mieux en faire ressortir les idées parfois insensées et dangereuses qui habitent son propre pays, et comment tenter de résister et de lutter contre celles-ci avec les armes (au propre comme au figuré) qui sont à notre disposition.
Le film vient souvent frôler la farce politique dans le ton adopté, mais arrive malgré tout à retomber presque toujours sur ses pattes en fin de compte (à l'image du jeu obsessif et outrancier de Sean Penn, assumé de bout en bout. Un rôle marquant, qu'on y accroche ou pas).
Un parti-pris où le "camp du mal" est dépeint comme une sorte de société secrète, autoritaire et raciste tirant les fils pour mieux les manipuler à leur guise, mais où le camp adverse n'est pas totalement épargné non plus, parfois à la ramasse et en contradiction avec leurs propres idéaux, préférant balancer leurs frères/sœurs d'armes plutôt que de pourrir dans une cellule.
Un ton volontairement caricatural, qui vient nous offrir plusieurs séquences vraiment drôles de par ses dialogues et ses situations, même s'il lui arrive quelquefois de raccrocher un peu difficilement les wagons quand le film redevient plus sérieux, plus posé.
Ce que le film gagne en décalage absurde, il le perd parfois en profondeur humaine, et c'est ce que je lui reprocherai principalement.
Une œuvre qui brille en particulier de par son aspect formel, Anderson nous offrant une nouvelle fois une réalisation aux petits oignons, qui donne son rythme au film.
Filmant celui-ci en VistaVision à travers une esthétique des plus léchées, le cinéaste y fait le choix d'adapter son style aux camps qu'il met en scène (réalisation plus clinique pour le premier camp et caméra embarquée pour le second) pour y souligner le fossé (idéologique comme intime) évident qui se dresse entre les deux, et nous gratifie de plusieurs séquences toutes en tension (mention spéciale à cette course-poursuite au milieu de nulle part filmée comme jamais au cinéma).
Quant au casting, Anderson a su s'entourer d'un casting hautement qualitatif, dominé par un Leonardo DiCaprio une nouvelle fois impeccable et spontanément drôle dans le rôle de ce suiveur dépassé qui va devoir se surpasser pour retrouver sa "fille" (interprété avec beaucoup de talent par Chase Infiniti, déjà vue dans la mini-série «Présumé Innocent» avec Jake Gyllenhaal) et un Benicio Del Toro qui prend plaisir à jouer les profs de karaté aux ressources insoupçonnées.
Quant à la musique, signée une nouvelle fois Jonny "Radiohead" Greenwood, très présente, j'avoue qu'elle ne m'a finalement pas marqué tant que ça quand j'y repense (hormis peut-être ces notes de piano incessantes lors de l'opération de police dans un quartier latino).
Quelque part entre la satire Tarantino-Coenesque et le western moderne, un film sur les batailles qui nous habitent et nous opposent.
Une œuvre divertissante, rythmée et euphorisante, devant laquelle je n'ai pas vu le temps passer, mais à laquelle il m'a manqué quelque chose pour la faire rentrer dans la cour des grands.
Un nouveau Paul Thomas Anderson formellement très réussi qui, en terme d'impact laissé, se rapprocherait plus pour moi de la maîtrise d'un «Punch-Drunk Love» ou d'un «Licorice Pizza» que de la maestria de «Magnolia» et «There Will Be Blood».
À découvrir en tous les cas sur grand écran, les films américains de cette qualité étant vraiment rares en salles cette année. 7,5-8/10.