Qui est le film ?
Paul Thomas Anderson a toujours été pris dans un paradoxe : filmer l’Amérique en s’installant loin d’elle, dans le passé, dans les soubassements de ses récits. Avec Une bataille après l’autre, PTA accomplit enfin ce geste inattendu : filmer l'Amérique de « maintenant », mais en continuant d’y déplier les mêmes obsessions. Il pose sa caméra dans une Amérique immédiatement reconnaissable, traversée de tensions raciales et idéologiques, mais comme vue à travers un verre dépoli. Le film raconte le parcours de Bob Ferguson, militant radical embourbé dans des idéaux qu’il comprend mal, et celui de Perfidia, jeune activiste pour qui la politique est un vecteur de désir, d’identité et d’héritage.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet du film n’est pas d’expliquer l’état politique de l’Amérique ni de cartographier les extrêmes. PTA tente d’aborder la politique comme un terrain dramatique, mais celle-ci se dérobe sous ses pas et retourne vers son obsession première : les liens qui façonnent une existence. Le film avance ainsi une thèse implicite : la politique n’est pas une structure idéologique, mais un système d’affects, un ensemble de pulsions, de désirs, de fantasmes.
Par quels moyens ?
Le film installe des symboles ostensiblement politiques : groupuscules marxistes, milices suprémacistes, nouveaux Black Panthers, agitation militante racisée. Pourtant, jamais ces forces n’acquièrent une existence autonome. Ces signes deviennent décoratifs, comme des panneaux indicateurs placés trop près du visage, des surfaces qui reflètent les angoisses de Bob bien plus qu’elles n’éclairent l’état du pays.
L’interprétation de Leonardo DiCaprio cristallise cette tension. Son corps de star mondiale contredit son rôle de militant radical, créant un décalage que le film n’essaie jamais d’effacer. DiCaprio ne peut jouer un marxiste déclassé sans que son image publique n’infiltre le cadre. Cette inadéquation produit une vérité involontaire : la politique est costume, masque, rôle temporaire. Ce n’est pas une faiblesse d’acteur, mais la signature d’un film qui ne parvient pas à concilier engagement et spectacle.
Le film retrouve sa cohérence dès lors qu’il lie politique et libido. Perfidia incarne le seul véritable engagement, non parce qu’elle milite, mais parce que son investissement circule dans son corps. La réussite du film tient à l’opposition sexuée et affective entre Bob (DiCaprio) et Perfidia (Teyana Taylor). Lui incarne l’abandon progressif de la cause, absorbé par la paternité, hébété par la vie domestique ; elle incarne la jubilation de l’action révolutionnaire.
Le fusil devient phallus, le danger devient excitation, l’affrontement devient pulsion. La guerre est un opérateur de fantasmes. Cette équivalence permet au film de dire que la politique est souvent structurée par des affects que les discours rationalisent ensuite. Perfidia, excitée par la lutte, excitée par l’ennemi, excitée par l’idée de mourir pour une cause, concentre une puissance que Bob n’a jamais eue. Elle est le cœur politique du film, sa flamme vive. Et c’est précisément pourquoi sa trahison finale est un effondrement philosophique : toute la charge politique se dissipe, remplacée par l’instinct de survie.
Après une ellipse de seize ans, le film abandonne explicitement tout pour se redéploier vers son véritable centre : l’origine, la filiation, la dette des pères envers les enfants. L’Amérique y apparaît alors comme une caverne généalogique où les identités se demandent à qui elles appartiennent. Willa devient littéralement le champ de bataille : l’enfant de Marx et de Marx… ou l’enfant de Marx et d’Hitler. Ces deux spectres ne sont pas là pour être pensés, mais pour être brandis. PTA ne construit pas un film dialectique ; il construit un film spectral. Les corps noirs sont observés par des regards blancs, les luttes sont reprises par des imaginaires qui ne leur appartiennent pas. Ce déséquilibre est le cœur du film, son impensé constitutif, sa limite.
Anderson joue les hybrides : comédie noire, thriller politique, film d’action routier, mélodrame familial. Sur le plan formel, le film est souvent splendide : compositions chorales, plans larges sur routes américaines, bascules de rythme où la poésie coupe la fusillade. Et c’est finalement dans le cinéma d’action que PTA retrouve sa pleine puissance. Loin des débats, loin des slogans, il revient à ce qu’il sait faire : faire bouger des corps dans un espace, faire circuler des affects dans un montage, faire vibrer un récit par la musique.
Où me situer ?
On pourrait résumer mon rapport au film ainsi : il m’intéresse précisément là où il avoue ses limites. Tout ce que j’ai décrit en amont converge vers une même idée : le film veut parler politique, mais ce qu’il réussit vraiment, c’est de décrire l’impossibilité même de cette parole. Et c’est pourquoi, malgré son caractère profondément inégal, j’ai aimé ce film. Parce qu’il devient poignant lorsqu’il renonce à commenter le monde. Lorsqu’il accepte que la politique lui échappe, qu’il n’a pas les outils pour la saisir. Lorsqu’il revient, presque timidement, au tremblement des liens, à ces êtres qui tentent de se rejoindre malgré les rôles, malgré les slogans, malgré la mécanique des récits.
Le film avoue alors ce qu’il est : je ne sais pas filmer la politique. Je sais filmer des êtres qui vacillent.
Quelle lecture en tirer ?
Dans cet aveu d’impuissance, quelque chose pourtant s’énonce : la lassitude militante, la fuite devant l’engagement, la gêne de parler depuis un confort invisible, la quête d’une filiation comme ultime refuge quand le monde devient trop vaste. PTA y filme une Amérique réduite à une famille dysfonctionnelle, où l’action devance toujours la pensée et où les révolutions avortent dans un mélange de désir, de peur et de tendresse.