Sans spoilers:
Avec La Fin d’Oak Street, David Robert Mitchell part d’une image presque enfantine dans sa simplicité : au cours d’une promenade dans le Michigan, le cinéaste s’est imaginé un dinosaure apparaissant derrière une clôture de banlieue, près d’un garage et de poubelles. De ce télescopage entre l’extraordinaire et le désespérément quotidien est né son film le plus ample, un spectacle de science-fiction produit par J. J. Abrams et construit autour d’une famille dont le quartier est bouleversé par un phénomène impossible. Mitchell situe l’action en 1982 et revendique notamment La Quatrième Dimension, Poltergeist et Signes comme points de référence davantage que le modèle dinosaurien le plus évident.
Cette origine résume à la fois ce qui rend le film séduisant et ce qui finit par en limiter la portée. La Fin d’Oak Street est beaucoup plus intéressant quand il observe l’impossible contaminer progressivement la banalité que lorsqu’il se transforme en machine destinée à exploiter pleinement son formidable concept.
Le quartier d’Oak Street est d’abord filmé comme une maquette de normalité américaine. Mais derrière les façades propres, les jardins parfaitement délimités et la circulation rassurante des voitures se trouve la famille Platt, déjà légèrement fissurée avant même que le fantastique ne fasse irruption. Greg et Denise, interprétés par Ewan McGregor et Anne Hathaway, sont deux adultes chez lesquels l’usure quotidienne a commencé à prendre davantage de place que le désir. Leurs enfants Audrey et Brian habitent cette tension familiale avec cette perception très particulière de l’adolescence : on ne comprend peut-être pas tout ce que traversent ses parents, mais on sent parfaitement que quelque chose ne va plus.
Mitchell a l’intelligence de ne pas précipiter immédiatement son film vers le spectacle. Il laisse d’abord quelque chose se dérégler : la température paraît inhabituelle ; un détail du décor ne semble plus tout à fait à sa place ; un mouvement fugitif attire l’œil ; une présence semble avoir traversé l’arrière-plan. Et c’est probablement dans cette période d’incertitude que le film atteint son expression la plus convaincante.
Mitchell demeure un remarquable metteur en scène de la périphérie du cadre. Avec son directeur de la photographie Michael Gioulakis, collaborateur de longue date, il compose régulièrement des plans dans lesquels le spectateur peut chercher lui-même la menace. Le recours aux grandes profondeurs de champ et aux split-diopters permet de maintenir simultanément plusieurs zones de l’image dans une netteté presque anormale : un personnage peut occuper le premier plan tandis qu’un élément inquiétant existe loin derrière lui, comme si le cadre refusait de nous indiquer ce que nous devons regarder.
C’est une manière de fabriquer du suspense beaucoup plus stimulante qu’une succession de sursauts mécaniques. Oak Street devient progressivement un espace que l’on inspecte. Un jardin n’est plus simplement un jardin : c’est une profondeur ; une fenêtre devient une ouverture potentielle ; une clôture cesse de protéger et commence à cacher ; une rue résidentielle suffisamment familière pour sembler inoffensive acquiert soudain une dimension presque abstraite. Il y a là quelque chose de profondément ludique : le spectateur comprend que Mitchell joue avec sa faculté d’anticipation et commence naturellement à examiner chaque arrière-plan.
L’autre belle idée est de traiter les dinosaures comme de véritables intrus dans l’iconographie pavillonnaire. Ils ne surgissent pas dans des décors conçus pour leur gigantisme : ils apparaissent au milieu de garages, de piscines, de poteaux électriques et de maisons individuelles. La disproportion produit quelque chose à la fois de spectaculaire et d’étrangement comique. Mitchell ne filme pas simplement des humains confrontés à des créatures préhistoriques ; il filme deux mondes visuellement incompatibles contraints de partager momentanément le même espace.
Les créatures elles-mêmes bénéficient d’ailleurs d’une conception suffisamment éloignée de l’imagerie populaire la plus systématique pour retrouver un peu de leur étrangeté animale. Plumes, comportements inattendus, silhouettes plus ou moins immédiatement identifiables : le film cherche moins à présenter une galerie de monstres qu’à donner l’impression que les Platt viennent d’entrer dans un écosystème qui n’a jamais été conçu pour eux. Mitchell a expliqué avoir voulu s’amuser avec leur apparence et leur diversité plutôt que reproduire mécaniquement les représentations devenues familières du cinéma de dinosaures. C’est lorsque cette étrangeté reste intacte que La Fin d’Oak Street fonctionne le mieux.
Car le film sait également être étonnamment brutal. Malgré son allure de grande aventure familiale et sa classification américaine PG-13, Mitchell conserve par endroits une véritable méchanceté de cinéaste horrifique. Le danger ne ressemble pas constamment à une attraction parfaitement sécurisée. Les attaques peuvent être soudaines, les animaux réellement menaçants et certaines images possèdent une violence physique suffisamment franche pour rappeler que ces créatures ne sont pas là uniquement pour provoquer l’émerveillement. Le film joue volontairement sur cette frontière entre spectacle familial et horreur plus mordante. C’est précieux, parce que cette agressivité empêche momentanément l’entreprise de devenir trop confortable.
Anne Hathaway comprend particulièrement bien cette tonalité. Elle ne joue jamais Denise comme une simple héroïne de blockbuster attendant que le scénario lui fournisse une scène de bravoure. Elle conserve quelque chose de préoccupé, contrarié, presque constamment encombré par une vie intérieure qui existait avant la catastrophe. Lorsqu’elle doit basculer vers l’action, ce sont donc moins les compétences soudainement miraculeuses d’un personnage de cinéma que l’instinct d’une mère projetée dans une situation qu’elle n’aurait jamais pu concevoir.
Ewan McGregor travaille dans un registre légèrement plus fragile. Greg est un personnage traversé par l’échec et la honte, et McGregor lui donne cette maladresse masculine très particulière de quelqu’un qui voudrait encore avoir l’air solide alors qu’il ne sait déjà plus exactement comment tenir debout. Le couple fonctionne justement parce que Hathaway et McGregor ne surjouent pas ses blessures : ils donnent la sensation d’une relation usée par accumulation plutôt que détruite par un événement spectaculaire.
Mais c’est précisément ici que commencent les limites du film, car toute cette matière familiale est parfaitement fonctionnelle sans être aussi profonde qu’elle voudrait l’être. Mitchell construit une correspondance très claire entre un foyer qui menace de se désagréger et un environnement dont les règles s’effondrent. Le chaos extérieur vient forcer les Platt à affronter ce qu’ils ne parvenaient plus à résoudre dans leur quotidien. Sur le papier, la métaphore est évidente mais solide ; à l’écran, elle demeure justement un peu trop évidente.
Le scénario a tendance à transformer progressivement ses personnages en vecteurs émotionnels extrêmement lisibles. Les frustrations sont clairement installées, les évolutions se dessinent assez vite et certaines scènes semblent moins découvrir les personnages que remplir consciencieusement le programme dramatique annoncé au début. Là où la mise en scène sait admirablement maintenir l’ambiguïté, l’écriture éprouve parfois le besoin inverse : expliquer, souligner, orienter.
C’est le principal paradoxe de La Fin d’Oak Street : le film est plus mystérieux visuellement qu’il ne l’est humainement. Et cette différence devient de plus en plus sensible à mesure que l’aventure prend le dessus.
Une fois son dispositif complètement lancé, Mitchell enchaîne avec compétence les confrontations, les déplacements et les situations de survie. La durée remarquablement ramassée — environ cent minutes — évite pratiquement toute stagnation, et le cinéaste possède suffisamment de métier pour varier les échelles, les créatures et les configurations spatiales. Mais on sent progressivement le scénario devenir plus mécanique : une menace apparaît ; les personnages doivent improviser ; ils trouvent une solution ; une nouvelle menace vient redistribuer les positions. L’efficacité reste réelle, parfois même jubilatoire, mais la sensation initiale de découvrir quelque chose d’impossible se transforme peu à peu en structure d’attractions. Le film ne devient jamais franchement ennuyeux ; il devient simplement plus prévisible dans sa manière d’être imprévisible.
Michael Giacchino accompagne cette évolution avec une musique généreuse qui assume pleinement le registre de la grande aventure. Elle fournit au film une ampleur que sa géographie volontairement réduite pourrait difficilement posséder seule. Mais cette générosité constitue là encore une arme à double tranchant : lorsque l’image pourrait conserver quelques secondes supplémentaires d’étrangeté ou de silence, la musique contribue parfois à convertir immédiatement le sentiment en émotion clairement identifiable. Giacchino est bien le compositeur du film, tandis que Gioulakis en signe la photographie.
Le plus frustrant demeure finalement que l’on aperçoit régulièrement un film plus singulier à l’intérieur de celui-ci : un film plus bizarre, plus inquiétant, plus intéressé par l’idée vertigineuse de voir notre quotidien brutalement privé de toutes les certitudes qui le rendent possible. Certaines images touchent précisément à cela : une habitation humaine qui paraît soudain dérisoire, une rue dont la fonction même semble avoir disparu, l’apparition d'une créature vivante là où notre mémoire cinématographique et notre expérience quotidienne nous disent qu’elle ne peut absolument pas se trouver. À ces instants, Mitchell retrouve quelque chose de très personnel : il suffit qu’un élément soit déplacé de quelques mètres, de quelques secondes ou de quelques millions d’années pour que la réalité entière devienne inquiétante.
J’aurais voulu que le film habite davantage cette sensation. À la place, il choisit souvent la satisfaction immédiate : davantage de mouvement, davantage de péripéties, davantage d’émotion directement formulée. Ce choix ne rend pas La Fin d’Oak Street mauvais, loin de là. Il en fait même un divertissement remarquablement accessible pour un cinéaste dont les obsessions peuvent être beaucoup plus labyrinthiques. Mais il normalise peu à peu ce qui paraissait initialement anormal.
Reste une proposition de science-fiction suffisamment généreuse pour conserver une identité au milieu du cinéma spectaculaire contemporain. Qu’un studio ait confié à Mitchell un budget annoncé autour de 85 millions de dollars pour réaliser une histoire originale plutôt qu’un nouvel épisode de franchise possède déjà quelque chose d’assez inhabituel, et il emploie cette ampleur avec une vraie connaissance du cadre plutôt qu’en cherchant constamment la surenchère numérique.
La Fin d’Oak Street est donc un film que j’aime davantage pour ses promesses, ses images et son atmosphère que pour l’ensemble de ce qu’il en fait. Anne Hathaway et Ewan McGregor lui donnent une assise humaine crédible, Mitchell reste un formidable organisateur de l’espace, plusieurs manifestations du fantastique possèdent une puissance immédiate et l’équilibre entre aventure, humour et horreur produit régulièrement de très bons moments.
Mais derrière cette maîtrise apparaît un film curieusement plus sage que son concept. Il aurait pu transformer une banlieue américaine en territoire métaphysique et faire de l’impossible une véritable crise de perception ; il préfère finalement en faire, pour l’essentiel, le terrain d’une aventure familiale solide, énergique et agréablement bizarre. C’est suffisamment réussi pour que l’on prenne plaisir à parcourir Oak Street ; pas suffisamment vertigineux pour que l’on continue longtemps à s’y perdre après en être sorti.
Avec spoilers:
Il y a, à l’origine de La Fin d’Oak Street, une idée de cinéma merveilleusement simple : introduire l’inconcevable dans le décor le plus banal possible. David Robert Mitchell a expliqué que le projet lui était venu en imaginant, au cours d’une promenade dans une banlieue du Michigan, un dinosaure fouillant près de poubelles et d’un garage. Tout le film est déjà contenu dans cette collision entre le familier et l’impossible : le pavillon, la clôture, la pelouse, la rue résidentielle, puis quelque chose d’immense et de préhistorique qui apparaît au fond du cadre. Mitchell revendique d'ailleurs une mise en scène construite autour de cadres soigneusement composés et de plans relativement longs, précisément pour laisser le danger surgir à l'intérieur de l'image plutôt que de le fabriquer constamment au montage.
Et pendant sa première partie, c’est exactement là que La Fin d’Oak Street est le meilleur. Nous sommes en 1982, chez les Platt, famille américaine qui possède extérieurement tout ce qu’il faut pour figurer sur une publicité immobilière et intérieurement tout ce qu’il faut pour imploser. Greg a perdu son travail, cache à sa famille qu’il livre des pizzas et boit davantage qu’il ne devrait ; Denise étouffe suffisamment dans son mariage pour écrire secrètement un roman où se projette son désir de fuite ; leurs enfants, Brian et Audrey, comprennent évidemment beaucoup plus de choses que leurs parents ne veulent bien leur en dire. Avant même que le temps ne se déchire, quelque chose est donc déjà déplacé dans cette maison.
Mitchell sait parfaitement filmer cette anomalie rampante. Une chaleur anormalement humide ; une végétation qui ne devrait plus exister ; une masse indistincte aperçue derrière une clôture ; un mouvement que les personnages ne voient pas immédiatement mais que notre œil distingue dans la profondeur. La photographie de Mike Gioulakis exploite merveilleusement la géométrie très lisible du quartier : les pelouses deviennent des zones d'exposition, les fenêtres des cadres dans le cadre, les jardins des territoires dont on ne maîtrise plus les limites. Mitchell retrouve surtout quelque chose qu’il sait admirablement faire : transformer l’espace quotidien en piège simplement en persuadant le spectateur que le danger peut entrer dans l'image par n’importe quel endroit. Son utilisation de la profondeur de champ et du split-diopter n'est pas un simple maniérisme ; elle entretient cette sensation que plusieurs réalités peuvent désormais cohabiter dans le même plan.
Puis le film abat véritablement ses cartes : ce ne sont pas les dinosaures qui ont envahi la banlieue, c’est la banlieue qui a été projetée quelque deux cents millions d’années en arrière. Oak Street devient une minuscule excroissance de civilisation américaine déposée au milieu d’un monde qui n’a aucune raison de tolérer sa présence. L'image est formidable. Les maisons, les voitures, les clôtures et les piscines demeurent à leur place tandis qu'une nature préhistorique commence progressivement à reprendre possession du territoire. Et Mitchell possède suffisamment de goût pour l'étrangeté pour ne pas traiter les dinosaures uniquement comme des attractions : certains traversent simplement l'espace ; d'autres chassent ; certains semblent presque indifférents à ces humains anachroniques. Les créatures sont souvent emplumées, et leur étrangeté animale est généralement plus intéressante que la traditionnelle iconographie du reptile monstrueux.
Lorsque La Fin d’Oak Street accepte pleinement de devenir un film de survie, il fonctionne d'ailleurs très correctement. Un serpent gigantesque surgissant d'une piscine, des stégosaures fuyant un incendie, des prédateurs apparaissant derrière des maisons devenues dérisoires : plusieurs morceaux de bravoure possèdent une vraie compréhension de l'espace et une brutalité bienvenue. Mitchell n'interdit pas à ses dinosaures de tuer, y compris des personnages auxquels le film avait accordé suffisamment d'existence pour que leur disparition ne soit pas entièrement abstraite. Le spectacle retrouve ainsi quelque chose de physique malgré l'omniprésence nécessaire des effets numériques. La caméra sait où placer les corps, où cacher la menace et surtout quand attendre quelques secondes de plus avant de la révéler.
Anne Hathaway constitue le point d'ancrage le plus solide de cette mécanique. Denise aurait facilement pu n'être que la mère courageuse d'un scénario de catastrophe ; Hathaway lui conserve une colère, une fatigue et presque une culpabilité qui survivent aux péripéties. La terreur ne remplace jamais complètement la femme qui, quelques heures auparavant, envisageait mentalement une autre existence. Ewan McGregor apporte à Greg une fragilité un peu plus conventionnelle mais touchante : sa honte professionnelle, son alcoolisme et son sentiment d'échec donnent au personnage une vulnérabilité crédible derrière son évolution vers le père sacrificiel. Mais c'est peut-être Maisy Stella qui bénéficie du personnage le plus intéressant avec Audrey, seule membre de la famille dont la curiosité scientifique résiste véritablement à la panique.
Le problème est que plus le film avance, plus sa belle idée initiale se retrouve enfermée dans une dramaturgie beaucoup moins singulière qu'elle. Les fissures temporelles deviennent progressivement les équivalents très littéraux des fissures familiales : Greg et Denise doivent apprendre à se parler ; les parents doivent protéger leurs enfants ; l'apocalypse doit rappeler à chacun qu'il aime les autres. Cela fonctionne, mais avec une précision tellement programmatique qu'on devine constamment la destination émotionnelle de chaque scène. Le scénario possède un véritable imaginaire mais l'utilise souvent pour illustrer des enjeux qu'il a déjà formulés. Là où l'apparition silencieuse d'un animal impossible derrière une clôture peut produire dix interprétations, une réconciliation conjugale au milieu du chaos n'en produit généralement qu'une.
Cette contradiction traverse tout le film. Mitchell veut simultanément retrouver l'émerveillement d'un cinéma fantastique familial des années 1980 et conserver l'inquiétante étrangeté qui caractérise son regard. La première moitié parvient souvent à faire cohabiter les deux ; la seconde choisit de plus en plus franchement l'aventure populaire. Michael Giacchino accompagne efficacement ce déplacement avec une partition généreuse, mais la musique participe aussi à cette tendance du film à nous indiquer précisément quand ressentir la peur, l'émotion ou le soulagement. Le cinéma de Mitchell est souvent passionnant lorsqu'il laisse une image devenir légèrement incompréhensible ; La Fin d'Oak Street devient plus ordinaire lorsqu'il cherche absolument à rendre cette image immédiatement satisfaisante.
C'est particulièrement évident avec Greg. Son sacrifice face à l'allosaure est une scène étonnamment violente : après avoir tenté d'éloigner la créature de Denise, il est saisi, mutilé puis tué sous les yeux de sa famille. Pendant quelques instants, le film accepte enfin ce que son principe implique : dans un monde qui précède l'humanité de millions d'années, aucune structure narrative ne garantit que le père arrivera vivant au générique. Sa mort donne rétrospectivement du poids à sa réconciliation avec Denise parce qu'elle transforme leurs paroles en quelque chose d'irrécupérable.
Et c'est précisément pour cette raison que la dernière partie me laisse partagé. Denise, Audrey, Brian et Jeannette parviennent à franchir une faille qui les ramène en 1982, environ vingt minutes avant le basculement du quartier. Denise utilise alors ce qu'elle sait désormais : elle fait évacuer ceux qu'elle peut sauver et commande une pizza afin d'attirer Greg hors de la zone condamnée. La famille se retrouve ainsi réunie avec un Greg qui n'a jamais connu son voyage préhistorique, tandis qu'Oak Street disparaît malgré tout.
Sur le plan du pur plaisir narratif, l'idée est ingénieuse ; sur le plan émotionnel, elle me semble beaucoup plus problématique. Le Greg retrouvé n'est précisément pas celui qui vient de mourir : il n'a pas traversé la catastrophe, n'a pas accompli son sacrifice et n'a pas vécu cette réconciliation. Le film pourrait transformer cette différence en vertige moral magnifique : Denise a-t-elle récupéré son mari ou seulement une version antérieure de lui ? Peut-on sauver quelqu'un en supprimant précisément les événements qui l'avaient transformé ? À la place, le récit privilégie largement le soulagement.
Il subsiste heureusement une petite écharde. Lors du barbecue final, l'existence de deux Jeannette révèle que le retour en arrière n'a pas simplement effacé une ligne temporelle : les conséquences de la manipulation demeurent, et quelque part dans cette mécanique se cache quelque chose de beaucoup plus inquiétant que le bonheur affiché par l'épilogue. Voilà enfin une idée typiquement mitchellienne : derrière la photographie de famille restaurée se trouve peut-être une catastrophe métaphysique impossible à regarder directement. Mais le film n'en tire qu'une dernière vibration étrange alors qu'il aurait pu en faire l'aboutissement entier de son récit.
C'est finalement ce qui empêche La Fin d’Oak Street de transformer son excellente prémisse en véritable grand film. David Robert Mitchell possède ici des images, un sens remarquable de l'espace, quelques séquences de suspense réellement inspirées et une manière toujours très personnelle de percevoir la banlieue comme une frontière fragile entre normalité et cauchemar. Il dirige aussi suffisamment bien ses acteurs pour que la famille Platt existe au-delà de sa fonction scénaristique. Mais son blockbuster semble parfois hésiter devant les implications les plus cruelles et les plus étranges de ses propres idées : il entrouvre des gouffres — sur le temps, la famille, l'identité, la possibilité de revenir chez soi après avoir été transformé — puis construit souvent au-dessus d'eux une passerelle dramatique beaucoup plus rassurante.
Il reste donc un divertissement de science-fiction généreux, parfois tendu, souvent très beau à regarder et suffisamment bizarre pour ne jamais devenir totalement anonyme. Mais j'aurais aimé que Mitchell fasse davantage confiance au film étrange qui se cache sous le film d'aventures. Les dinosaures sont impressionnants ; ce sont les failles invisibles entre les personnages, les époques et les différentes versions d'une même vie qui auraient pu être réellement terrifiantes.