Il existe des films dont on sort bouleversé, d’autres qui nous accompagnent plusieurs jours, et certains dont les imperfections mêmes finissent par nourrir des discussions passionnantes. Et puis, beaucoup plus rarement, il existe des œuvres auxquelles on découvre une vertu que leurs auteurs n’avaient vraisemblablement pas anticipée : leur formidable potentiel pédagogique.
La Fin d’Oak Street appartient, à mes yeux, à cette dernière catégorie.
Je ne conseillerais donc pas nécessairement de faire disparaître ce film. Au contraire, il faudrait peut-être soigneusement le conserver, l’archiver, le restaurer dans cinquante ans si nécessaire et le montrer aux générations futures d’étudiants en cinéma. Non pas comme un modèle à reproduire, mais comme un remarquable inventaire de ce qu’il convient d’éviter lorsqu’on entreprend de raconter une histoire.
Car le problème de La Fin d’Oak Street n’est pas qu’un élément particulier y soit raté. Ce serait presque rassurant. Un scénario médiocre peut être sauvé par une mise en scène inspirée ; des personnages superficiels peuvent survivre grâce au talent des interprètes ; des effets visuels imparfaits peuvent disparaître derrière une utilisation intelligente du cadre, de la lumière ou du hors-champ. Le cinéma est précisément cet art étrange où des faiblesses individuelles peuvent parfois, par une mystérieuse alchimie, produire un ensemble remarquablement supérieur à la somme de ses parties.
Ici, l’alchimie semble malheureusement fonctionner dans l’autre sens.
Commençons par l’écriture. Les personnages donnent régulièrement l’impression d’exister moins comme des individus que comme des instruments nécessaires au déplacement du scénario d’un point A vers un point B. Leurs décisions paraissent parfois déterminées non par ce qu’ils savent, ressentent ou désirent, mais par ce dont le récit a momentanément besoin. C’est un défaut particulièrement difficile à dissimuler, car dès que l’on cesse de croire aux motivations des personnages, chaque péripétie devient visible en tant que mécanisme scénaristique. On ne regarde plus des êtres humains confrontés à une situation extraordinaire : on regarde un auteur déplacer ses pièces.
Même Ewan McGregor, acteur suffisamment expérimenté et charismatique pour avoir traversé au cours de sa carrière des registres extrêmement différents, semble parfois condamné à chercher une profondeur que l’écriture ne lui fournit simplement pas. Il serait assez injuste de lui en tenir rigueur : on ne peut demander à un interprète de construire indéfiniment sur des fondations qui se dérobent sous ses pieds.
La mise en scène, quant à elle, semble régulièrement regarder avec nostalgie du côté d’un certain cinéma populaire américain, et notamment de cette merveilleuse capacité qu’avait Spielberg à mêler aventure, émerveillement, menace et intimité familiale. L’influence n’est évidemment pas un problème en soi. Tout cinéma naît en partie du cinéma qui l’a précédé. Encore faut-il comprendre ce que l’on emprunte.
Jurassic Park, sorti en 1993, demeure à cet égard une comparaison particulièrement cruelle. Plus de trois décennies plus tard, certaines de ses créatures possèdent encore une présence physique et une crédibilité que des productions contemporaines infiniment mieux équipées technologiquement peinent à retrouver. La raison est assez simple : les effets spéciaux n’y étaient pas considérés comme une solution, mais comme un outil de mise en scène. Le cadre, la pluie, l’obscurité, le montage, les animatroniques, les effets numériques et surtout la suggestion travaillaient ensemble.
Dans La Fin d’Oak Street, les effets visuels m’ont trop souvent rappelé leur propre existence. Et un effet spécial qui vous fait penser à l’effet spécial plutôt qu’à ce qu’il représente vient précisément de manquer sa fonction première.
Mais c’est probablement dans son dernier mouvement que le film devient réellement fascinant — involontairement, certes, mais fascinant tout de même.
Le voyage temporel est un exercice dangereux parce qu’il exige moins une vraisemblance scientifique qu’une cohérence interne. Un film peut inventer absolument toutes les règles qu’il souhaite. Le passé peut être immuable, modifiable, divisé en réalités parallèles ; les voyageurs peuvent rencontrer leurs doubles, les remplacer, créer de nouvelles branches temporelles ou découvrir que leurs interventions faisaient depuis toujours partie des événements. Peu importe que la physique réelle approuve l’opération : le spectateur accepte volontiers l’impossible dès lors que l’impossible obéit à ses propres lois.
Or la conclusion semble précisément hésiter entre plusieurs de ces modèles.
Les survivants reviennent dans leur époque quelque temps avant l’événement à l’origine de leur voyage. Denise peut alors empêcher Greg de partir, supprimant ainsi la trajectoire qui conduisait à sa mort. Le résultat recherché est émotionnellement évident : l’épreuve traversée permet finalement de sauver celui qui avait été perdu.
Seulement, cette résolution soulève immédiatement une question embarrassante : si cette trajectoire est annulée, qu’advient-il de la chaîne d’événements ayant conduit Denise à revenir pour l’annuler ?
Le film semble répondre implicitement que les voyageurs conservent leur existence et leurs souvenirs même lorsque les événements qui les ont produits sont modifiés. Pourquoi pas. C’est une convention parfaitement utilisable.
Mais cette convention possède des conséquences.
Davis en offre la démonstration la plus spectaculaire. En empêchant ses parents de partir, elle empêche également la version plus jeune d’elle-même d’entreprendre le voyage qui devait faire d’elle l’orpheline revenue dans le présent. Pourtant, cette Davis revenue continue d’exister et peut désormais cohabiter avec son propre double.
Nous avons donc établi une règle : modifier le passé ne fait pas disparaître le voyageur ; celui-ci devient en quelque sorte le vestige physique d’une trajectoire temporelle qui n’a plus nécessairement lieu.
Et c’est précisément à cet instant que la logique du film commence à se retourner contre lui.
Car si Davis possède un double, les autres voyageurs devraient être confrontés au même problème. Les versions d’eux-mêmes existant vingt minutes plus tôt sont quelque part. Elles s’apprêtent à reproduire les événements que leurs homologues viennent précisément de subir. Pourtant, cette implication vertigineuse semble susciter chez les personnages une curiosité remarquablement limitée.
Le problème n’est donc même plus seulement celui, classique, du paradoxe du grand-père. C’est celui d’un récit qui paraît choisir successivement les propriétés du voyage temporel dont il a besoin pour obtenir chaque résultat émotionnel, sans toujours accepter les conséquences logiques des règles qu’il vient lui-même d’établir.
Et c’est dommage, car une incohérence temporelle n’est pas nécessairement un défaut. Elle peut devenir le sujet même d’une œuvre. Elle peut provoquer le vertige, créer une boucle fascinante ou laisser volontairement le spectateur face à une impossibilité. Mais il existe une différence fondamentale entre mettre le spectateur devant un paradoxe et laisser le spectateur réparer le scénario à la place du scénariste.
La première démarche peut produire de grands films.
La seconde produit surtout de longues conversations après la séance.
Il serait cependant injuste de limiter les problèmes du film à sa conclusion. Celle-ci possède simplement l’élégance particulière de concentrer en quelques minutes plusieurs défauts déjà présents auparavant : facilité narrative, règles mouvantes, recherche de l’émotion avant la cohérence et confiance étonnante dans la capacité du spectateur à ne pas examiner trop attentivement ce qu’on vient de lui montrer.
C’est peut-être là que réside finalement le véritable intérêt de La Fin d’Oak Street.
Il constitue un extraordinaire rappel d’une vérité élémentaire : le spectateur est prêt à croire à l’impossible, mais il n’aime pas qu’on lui demande de croire à l’incohérent.
On peut lui montrer des dinosaures, des voyages temporels, des anomalies défiant la physique et des événements qui ne pourraient jamais se produire dans notre univers. Il acceptera tout cela avec enthousiasme. Mais dès lors qu’une œuvre définit ses propres règles, il devient raisonnable d’attendre qu’elle les respecte.
Voilà pourquoi je crois sincèrement que La Fin d’Oak Street possède une valeur.
Dans une école de cinéma, il pourrait devenir un exercice remarquable. On pourrait interrompre régulièrement la projection et demander aux étudiants : pourquoi cette scène ne fonctionne-t-elle pas ? Que manque-t-il à ce personnage ? Pourquoi cet effet visuel paraît-il artificiel ? Quelle information aurait dû être introduite auparavant ? Quelle règle temporelle vient d’être établie ? Est-elle encore respectée dix minutes plus tard ? Comment conserver exactement la même histoire tout en donnant davantage de poids à ses enjeux ?
Autrement dit, plutôt que de demander aux étudiants de réaliser un meilleur film, on pourrait simplement leur demander comment ils répareraient celui-ci.
Et c’est peut-être le compliment le plus sincère que je sois capable de lui adresser.
La Fin d’Oak Street n’est pas, à mes yeux, un film dépourvu d’utilité.
C’est un contre-exemple exceptionnel.
Une sorte de manuel de cinéma écrit à l’envers, dans lequel chaque chapitre semble murmurer au futur réalisateur : « Vous voyez ceci ? Il existe probablement une meilleure manière de procéder. »
Certaines œuvres nous enseignent ce que le cinéma peut accomplir lorsqu’il atteint son sommet.
D’autres, plus rares, accomplissent la tâche ingrate mais néanmoins indispensable de nous montrer avec une remarquable précision tout ce qu’il serait préférable de ne jamais faire.
À ce titre, les générations futures lui doivent peut-être déjà quelque chose.
Moi, en revanche, je souhaiterais simplement récupérer mes deux heures.