L’originalité du film provient, à la fois du sujet, Anaïs, cultivatrice d’herbes aromatiques en Ille-et-Vilaine, au fort tempérament façon Scarlett O’Hara qui ne lâche rien, et au fait que la réalisatrice l’a suivie à 10 ans d’intervalle, d’où les 2 chapitres du titre (version projetée en salles de cinéma) et au contenu totalement différent. Le premier, « Anaïs s’en va-t’en guerre », diffusée d’abord sur la chaine régionale bretonne TVR puis sur internet, commencée en 2012, fait le portrait d’Anaïs Kerhoas, 24 ans, bavarde, dotée d’une énergie débordante, luttant contre les difficultés administratives d’installation et acceptant de mener une vie précaire et sans confort (
elle vit dans une caravane, sans eau ni électricité
) avant de pouvoir loger dans une maison à côté de laquelle, elle installe des serres où la terre, acide, a une activité biologique réduite, la caravane étant transformée alors en séchoir. On la voit, souvent la cigarette au bec, remâcher sa rage, sans langue de bois, ni atermoiement sur son sort, en arrachant les mauvaises herbes.
Conseillée par un professeur, elle a la chance de se faire connaitre par Olivier Rollinger, chef étoilé à Cancale (Ille-et-Vilaine) et passionné d’épices, et à qui elle réussit à vendre (dans son magasin de Paris), entre autres, des pétales de coquelicot, des fleurs de bourrache, de souci, etc.
Elle souhaite rester libre, préférant travailler 70 h par semaine à son compte que 30 h à l’usine. Dommage que sa formation soit peu abordée : par l’Institut Français d’Herboristerie (.), suivie d’un Brevet Professionnel Responsable d’Exploitation Agricole (.). Elle a réussi et a même un site internet de vente (40 produits), « Les tisanes d’Anaïs », sans oublier son livre « Anaïs s’en va-t’en guerre » (2020). Le second chapitre, « Anaïs s’en va aimer », diffusé à la télévision, a été tourné en 2022. Le sujet est tout autre puisqu’on découvre qu’Anaïs, qui s’est mariée avec Seydou Koly, Sénégalais née à Ziguinchor en Casamance, titulaire d’un diplôme de maçonnerie. Cette épisode traite 2 sujets : encore une fois, la lutte contre l’administration française,
où Anaïs se bat pour obtenir un visa pour la venue de son mari, puis pour l’obtention de sa carte de séjour (pour 2 ans)
. Le film évoque « Histoire de Souleymane » (2024) de Boris Lojkine, certes film de fiction où le rôle-titre est interprété par Abou Sangaré, Guinéen, livreur à vélo à Paris et qui doit obtenir un titre de séjour comme demandeur d’asile auprès de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides).
La session où Seydou, dans le cadre d’intégration républicaine, participe à un stage de 4 jours (avec présentation de l’histoire de France en accéléré avec Clovis, Louis XIV et Charles de Gaulle) est cocasse et montre bien les limites de la formation, partant d’un bon sentiment mais peu adaptée, d’une part, car ennuyeuse et peu didactique, et d’autre part, demandant des connaissances historiques à des étrangers que même des Français n’ont pas forcément.
Seul bémol à ce second chapitre, c’est qu’il flirte avec la téléréalité, notamment lors d’une explication sur leurs sentiments, entre Anaïs et Seydou, mettant le spectateur en situation de voyeur :
Seydou, 34 ans, qui a connu le conflit armé en Casamance [le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (.) revendiquant l’indépendance à partir de 1982] et dont sa mère avait 15 ans à sa naissance, lui reproche d’agir comme une mère, en étant très directive, ce qui le perturbe, « ne sachant pas pourquoi il est là » ! Finalement, Anaïs tombe enceinte et la naissance de leur fille va souder le couple, même si d’autres difficultés les attendent (couple mixte, enfant métis).
Finalement, une fiction, comme le film de Boris Lojkine, aurait été, peut-être, plus efficace en termes de narration et afin de préserver la vie privée d’Anaïs.