Encore pire que le métier de téléconseiller, celui de modérateur web ! Imaginez un open-space avec des dizaines de personnes alignées devant des ordinateurs, dont le seul but au quotidien est de visionner des centaines de vidéos signalées par des internautes et de cliquer simplement sur "Accepter" ou "Supprimer" en fonction de leurs contenus le plus souvent épouvantables.
Comme le souligne le premier plan du film qui s'extirpe de la noirceur des égouts pour rejoindre la surface, Daisy, une jeune employée de cette entreprise répondant au doux nom de "Paladin", pose non-stop ses yeux sur ce qui représente tout simplement la lie de l'humanité, ses débordements les plus ignobles saisis en vidéos qu'elle doit juger publiables ou ou non à l'aune de critères évidemment défaillants, et poursuivre ensuite sa vie comme si de rien n'était avec ces images du pire de ceux ou celles qu'elle peut côtoyer.
Mais, un jour, le visionnage d'une vidéo, d'une violence si rare qu'elle craint y voir là un snuff-movie, la fait atteindre le point de rupture...
Quel incroyable point de vue que trouve là cet "American Sweatshop" ("Les Invisibles" en VF, bon titre pour une fois) afin de lancer un regard d'un pessimisme fou sur la tumeur cancéreuse que l'on a laissé plus ou moins délibérément s'étendre à travers les racines increvables des réseaux sociaux et qui, comme le film va très intelligemment le démontrer, nous atteint désormais tous !
Bien entendu, il y a ce métier de modérateur au cœur du film, certes nécessaire (et le film ne l'élude pas quand Daisy a encore besoin d'y croire) mais dont la seule existence en elle-même devrait être une alerte définitive sur à quel point notre monde ne tourne plus rond, avec cette normalisation autour de quotas à atteindre d'individus payés pour assister aux dimensions les plus noires de l'âme humaine et en dégager une approbation ou un refus vis-à-vis de règles ne servant que les intérêts dirigeants de l'entreprise.
Par le biais de cette immersion très bien menée dans le quotidien répétitif de ce "moderate-center", la réalisatrice Uta Briesewitz y fait vivre avec justesse le mal-être ou la résilience de plusieurs employés aux caractères différents face au spectacle dégénéré offert par leur travail et pour lequel leurs supérieurs n'ont que faire des conséquences, obsédés uniquement par la cadence de leurs résultats dans l'ombre de quelques éléments factices de réconfort (une zone de pause, un psychologue en carton, etc).
Tout autant dans les portraits attachants dessinés au sein de cette fourmilière d'employés perpétuellement malmenés que dans l'environnement froid capitaliste qui préfère les ignorer, "American Sweatshop" touche fort bien sa cible et ne se dépareille jamais de ce sentiment de vérité qu'il emmène même au-delà des murs préfabriqués du Paladin pour prolonger son regard inquiet sur les réseaux sociaux via l'existence solitaire de Daisy, sa jeune héroïne complètement intoxiquée par eux à chacune de ses interactions, même les plus intimes, en plus de la cascade d'images polluantes qu'elle ramène avec elle de son job.
Pas le temps de souffler grâce à quelques échanges plus légers entre collègues ou une bulle d'air de babysitting improvisé, le film rouvre encore un peu plus le sol sous cette dernière pour lui faire découvrir le fameux plausible snuff-movie (dont la violence nous sera dévoilée par la suggestion mais sans en éluder l'effroi) qui la fait basculer.
Traumatisée par des images et des bruits qu'elle ne peut, pour une fois, refluer au-delà du monde professionnel, elle n'aura dès lors plus qu'une obsession: trouver et se confronter aux visages qui se cachent derrière malgré, à nouveau, toutes les barrières absurdes d'une société (employeurs, police) qui n'a que faire de sa soif de justice.
Ne cédant pas aux sirènes d'un bête thriller à ce moment du film, Uta Briesewitz va au contraire se servir de ce prétexte pour pousser encore plus loin son étude de cas psychologique de Daisy -sans jamais éluder les autres protagonistes autour d'elle- en en faisant une héroïne si touchée par cette obscurité néfaste et impossible à digérer qu'elle s'y retrouve elle-même aspirée, entraînée dans un engrenage miroir entre ses derniers retranchements parfois atteints et les déclics déclenchés dans leur sillage.
Passionnant jusqu'à ton terme (très bonne séquence finale qui résume bien cette idée de spirale évoquée, même sur la forme) et porté par une formidable Lili Reinhart, "American Sweatshop" mérite vraiment d'être signalé... pour ses qualités.